RUE DU RATEAU (fouillé en 2006 par Marie Verbeek)

D’après : VERBEEK (M.), « Fouilles préventives au bas de la rue Saint-Jacques à Dinant: trois ateliers de fonte de laiton (XVe - XVIe siècles) le long du rempart de Meuse (Nr.) », Archaeologia Mediaevalis, 30, 2007, p. 108-114.


Fouilles préventives au bas de la rue Saint-Jacques à Dinant: trois ateliers de fonte de laiton (XVe - XVIe siècles) le long du rempart de Meuse (Nr.)

Deux ateliers jumeaux de fonte du laiton (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
La réhabilitation du quartier Saint-Jacques, à Dinant, se poursuit. Ce secteur septentrional de la ville fait en effet l’objet, depuis 2000, d’une vaste campagne d’aménagements urbains incluant reconstructions d’immeubles et modifications des voiries. Ces travaux sont l’occasion pour le Service de l’archéologie du Ministère de la région Wallonne en Province de Namur, en collaboration avec le Service de Jeunesse Archéolo-J d’explorer les diverses parcelles touchées tour à tour par les destructions intempestives.

En hiver 2002-2003, une première opération archéologique préalable à la construction d’un immeuble au nord de la rue Saint-Jacques avait déjà permis d’appréhender la stratigraphie et le sens général du développement urbain le long du rempart longeant la Meuse. En septembre et octobre 2006, ce sont des parcelles voisines, au sud de la rue Saint-Jacques, qui ont fait l’objet d’une fouille archéologique préventive menée avec le concours de la ville et du Centre Culturel Régional de Dinant. Ce sont deux longues parcelles aux façades à front de la rue Sax, qui s’étendent jusqu’au Boulevard de bord de Meuse. Les données archéologiques y complètent la stratigraphie étudiée en 2002-2003 et ajoutent un important écot au dossier de la dinanderie à Bouvignes et Dinant aux XVe et XVIe siècles. C’est donc surtout à l’égard de ces périodes que le site se révèle d’un intérêt accru. Les périodes anciennes ne sont cependant pas en reste, à l’exception de l’antiquité et du Haut Moyen Age : l’occupation à cette époque est établie plus haut sur la plaine alluviale et seuls quelques éléments matériels observés en position résiduelle permettent d’en supposer la proximité. On pressent traditionnellement qu’un noyau pré-urbain organise la plaine de Dinant à l’époque romaine, alors que le Haut Moyen Age pourrait, au regard des découvertes anciennes – en grande partie des tombes à inhumations -, voir se développer deux concentrations humaines isolées par un rétrécissement naturel.

• Les origines du quartier Nord

A partir du XIe siècle, la plupart des droits sur la ville tombent dans l’escarcelle du prince-évêque de Liège, au détriment du comte de Namur, qui va dès lors focaliser son attention sur Bouvignes. Les sources historiques se font plus disertes et la topographie urbaine est mieux connue. Centres de commerces et lieux de cultes sont nommés, et sans doute un premier rempart est-il érigé pour défendre le noyau urbain primitif. Le château complète la protection a l’aplomb de ce premier noyau.

Serait-ce à cette époque que doit remonter une première ligne défensive en faubourg également ? Dans l’emprise des travaux de 2006, un mur relativement peu fondé sur les niveaux de berges antérieurs, aux moellons de calcaires grossièrement assemblés au mortier sableux, dessine une limite à la fonction sans doute plus dissuasive et administrative que réellement militaire. Le quartier pourrait alors être organisé de manière spontanée, par exemple progressivement autour de l’un des carrefours de la ville, à savoir le marché : la mention « forum » signale que Dinant est très tôt (et dès l’époque carolingienne) dotée d’une place de nature économique. Rien ne dit par contre qu’il s’agit du marché septentrional. Ce n’est que plus tard que se fait évidente l’assimilation à la place Patenier actuelle (place du marché dès le Bas Moyen Age), à quelques 50 m au nord de l’emprise de fouilles. Peut-être faut-il y restituer un habitat existant au tout début du Bas Moyen Age - et peut-être en prolongation d’un noyau nord alto-médiéval ?

• Le Moyen Age : un premier mur de limite

Les fouilles menées en 2003 avaient mis en évidence les travaux consentis autour du XIIIe siècle sur le front septentrional de l’enceinte. Un mur de courtine, cette fois très profondément fondé dans les berges de Meuse, défend son flanc mosan, au nord de la rue Saint-Jacques et de la porte « Becdeval », mentionnée dès cette époque. Cette tour-porte permet l’accès aux berges de Meuse. Au-delà de la porte vers le sud, nulle trace de ces modifications au rempart. Peut-être est-ce le cas jusqu’à l’étranglement rocheux séparant ce quartier de la partie méridionale de la ville, défendue par la porte Chapon.

De même, si l’habitat était défini au nord de la porte par un programme déterminé au moment de la reconstruction du rempart, comme en témoigne l’aménagement de conduites de latrines directement dans le parement du rempart, ce n’est pas le cas au sud. Là, le long de l’ancienne limite très irrégulière, une zone d’habitat se développe de façon visiblement moins planifiée. Seul un mur de cave y a été mis en évidence sur une portion congrue de son tracé, qui ne permet guère de restituer limites et dimensions d’une parcelle éventuelle. Cette cave aurait été remblayée vers la fin du XIIIe siècle. Tout au plus peut-on dire que le parcellaire récent semble en grande partie fixé dès le Moyen Age, puisque ce mur délimitera deux parcelles jusqu’au début du XXe siècle.

• Le rempart moderne

C’est à nouveau la poliorcétique qui, au tournant du XVe siècle, va orienter le développement urbain. Le rempart médiéval, obsolète, est réédifié quelque 10m en avancée vers le fleuve. L’espace ainsi gagné sur le lit de Meuse est largement récupéré par la ville. Au nord de la porte, l’étroite bande de terrain située entre les deux remparts est occupée en partie par une rue (l’ancêtre de l’actuelle rue du Râteau) et l’espace restant est colonisé par un habitat organisé en parcellaire inversé, longitudinal. Au sud de la porte, les deux remparts ne sont pas parallèles, et convergent vers la porte Chapon, verrou vers la « vieille ville ». L’espace situé entre les deux remparts y est donc beaucoup plus petit. Et ne laisse en tous cas aucune place pour une rue. Les propriétaires des parcelles existantes vont acquérir une portion de cet espace, dans le prolongement de leurs propriétés. Les jardins et/ou ateliers accroissent donc significativement leur surface en récupérant cet espace vers la Meuse.

Le rempart perd assez rapidement son affectation défensive pour ne plus revêtir qu’un rôle de mur de limite et de retenue des terres. Les illustrations dont nous disposons pour le XVIIe siècle montrent à l’envi cette emprise de l’habitat sur les murs mosans de la ville.

• Les ateliers de dinanderie

Vue de profil de l’un des foyers du grand atelier de fonte du laiton (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
C’est à cette époque que se développe dans le quartier un artisanat dont on sait qu’il a fait la richesse de la région dinantaise dès le Moyen Age : le travail du laiton. Aux XVe et XVIe siècles les tensions entre le prince-évêque de Liège, allié au roi de France, et le comte de Namur alors bourguignon, sont à leur paroxysme ; la petite ville de Dinant (liégeoise) et sa voisine Bouvignes (namuroise) cristallisent ce conflit. Au point d’être la cible de combats répétés qui valent à Dinant d’être aux prises avec les coups de boutoirs français à de nombreuses reprises. Mais l’économie, dopée par la concurrence sans merci exercée par les batteurs bouvignois, va dans un premier temps faire les choux gras de l’affaire : les quartiers de batteurs de laiton (les copères) se développent et essaiment, les ateliers s’industrialisent. La tradition historiographique concentrait jusqu’ici cet artisanat en l’Ile, soit à l’extrémité méridionale de la ville, alors que le quartier septentrional est d’habitude désigné comme territoire des tanneurs et teinturiers. En témoignent les découvertes de 2003 et bon nombre de toponymes. Or, ce ne sont pas moins de trois ateliers qui ont été mis au jour dans l’emprise des fouilles de 2006, contenant au moins cinq fourneaux de fonte du métal. Ils occupent les jardins ou courettes à l’arrière ; les maisons sont situées à front de la rue Sax (ancienne rue Neuve).

Les deux maisons directement voisines de la porte Becdeval sont chaque fois pourvues d’un atelier semi-enterré à fourneau unique. Seuls les éléments enfouis ont d’ailleurs été conservés. Le dispositif est similaire dans les deux cas : une étroite construction rectangulaire appuyée contre le mur mitoyen contient une chambre de travail rectangulaire qui donne accès, dans l’axe, à l’ouverture pratiquée dans la partie inférieure d’un fourneau circulaire en briques réfractaires.

La chambre de travail, légèrement en contrebas du four, est recouverte d’un aménagement de sol en pavés ou dalles sur chant. La partie inférieure du fourneau, d’un diamètre interne avoisinant les 140 cm, est construite en briques réfractaires presque cubiques, formant des assises successives, liées au mortier de chaux. En ont été préservées une à trois assises. Les parois s’évasent légèrement de bas en haut. Le fond est lui aussi composé de briques réfractaires. Les ouvertures devaient à l’origine être renforcées de piédroits, mais n’ont pas été conservés.

Dans les deux cas, les foyers ont été partiellement réaménagés, voire en partie reconstruits, ce qui témoigne d’une utilisation répétée. Un des deux ateliers voit son dispositif complété par une cuve circulaire aux cuvelage et fond en pierres calcaires maçonnés au mortier de chaux, grossièrement enduit de mortier.

Ces deux ateliers sont très malaisés à dater : le peu de matériel archéologique significatif dans leurs remblais et leur insertion stratigraphique très large empêchent de préciser une datation ; on se bornera à la situer aux alentours de la fin du XVe siècle. Nul doute que les prélèvements archéo-magnétiques effectués par l’équipe de M. J.-J. Hus, du Centre de Géophysique du Globe de Dourbes, fourniront toutes les précisions voulues sur la question.

Le troisième atelier, beaucoup plus vaste, se développe à l’arrière d’une maison barlongue, toujours à front de la rue Neuve. On quitte là la sphère de l’artisanat familial et ponctuel. Une série de fours et de fosses au cuvelage de pierre ouvre vers un couloir longitudinal commun, qui dessert l’ensemble et fait office de chambre de travail. Trois fours et trois fosses préservés des perturbations postérieures y ont été observés sur une zone correspondant à un peu plus de 17 % de la surface totale restituée de l’atelier (hors couloir). Ceci laisse présager que l’atelier était à l’origine pourvu d’un plus grand nombre de structures.

Les parties basses des fours sont très bien conservées et présentent les mêmes caractéristiques que leurs voisins : plan circulaire, construction en briques réfractaires, profil légèrement évasé. Les briques son visibles sur plus de trois assises et cette fois, la maçonnerie contre laquelle elles étaient adossées a été préservée sur plus d’un mètre ; soit toute la hauteur de la partie enfouie du four : le niveau de sol contemporain, en terre battue, y affleure. Les ouvertures sont renforcées de blocs de pierre micacée, résistante à la chaleur, mis verticalement. Des cuves circulaires au cuvelage de blocs calcaire complètent l’atelier. Elles sont creusées à proximité immédiate des fours et quasiment jusqu’à même profondeur. Les parois sont jointoyées, mais ne semblent pas assez étanches pour contenir de l’eau. De mêmes dimensions que les fours, elles en réoccupent dans deux cas les creusements et en réutilisent le cuvelage.

Le « couloir de travail », creusé perpendiculairement à la maison en façade, est doté de deux murs gouttereaux en pierres calcaire. Seules les fondations du pignon méridional ont été conservées et son sol est dallé. Il ne reste aucune trace d’une éventuelle couverture de l’édifice.

La maison qui précède l’atelier est réduite en cendres à une date que le matériel archéologique situe au milieu du XVe siècle. Témoin de cet incendie, une épaisse couche de remblais rubéfiés recouvre les structures, y compris celles de l’atelier, alors abandonné. Cet évènement tragique est presque inévitable au regard de la proximité de constructions en grande partie en bois et de structures de combustion. Il serait un peu présomptueux d’associer cet incendie et la destruction de la ville par Charles le Téméraire en 1466.

Chenet décoré d’une tête modelée. Terre à brique réfractaire (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
La découverte dans les remblais de la maison - parmi un nombre impressionnant de briques réfractaires et de blocs de torchis brûlé – de scories, de fragments de creusets et de segments de plaques métalliques permet d’identifier les foyers au travail du métal. C’est la typologie et la fréquence de ce modèle typologique, à Bouvignes par exemple, qui autorisent l’interprétation de ces structures en terme de travail du laiton : si les ateliers fouillés en 2006 sont les premiers découverts à Dinant, il n’en est pas de même à Bouvignes, qui nous offre une série de termes de comparaisons. Deux chantiers récents (voir Bouvignes Porte Chevalier et Anciennes Filatures, page précédente) ont révélé dans cette ville une série d’ateliers, dont certains remontent au Moyen Age. Les ateliers mis au jour ici semblent correspondre chronologiquement et typologiquement aux ateliers les plus récents de Bouvignes : foyers circulaires de grandes dimensions en briques réfractaires, parfois aménagées dans les angles de bâtiments préexistants et précédés de fosses de travail rectangulaire.

L’ensemble des foyers mis au jour paraît appartenir à la première étape du processus du travail du laiton, à savoir la cémentation du cuivre (importé) et du minerai de calamine (carbonate de zinc de provenance locale, broyé dans les moulins tout proches). Le laiton peut ensuite être soit coulé directement dans des moules d’objets (petits chandeliers, chaudrons), comme cela semble être surtout la mode au Moyen Age, soit coulé en plaques, qui sont ensuite travaillées par martelage (battage), repoussé et autres techniques de déformation. L’absence de fragments de moules dans les remblais locaux, de même que de petits déchets de fonte (ébarbures, fragments d’évents et autres) tend à préférer la seconde hypothèse. D’autant plus que des fragments de plaques constituent les seuls éléments métalliques mis au jour.

Les foyers sont donc destinés à recevoir des creusets contenant cuivre et calamine. Dans notre emprise de fouilles, aucun élément appartenant à la superstructure ne permet de restituer la partie supérieure des fours. Tout au plus un élément de sole retrouvé dans les remblais permet-il d’envisager l’existence de deux parties séparées d’une sole percée. Le feu, pratiqué au-dessus de la sole, bénéficierait ainsi d’une ventilation naturelle idéale. Les creusets seraient alors placés directement dans le foyer. Les fosses semblent participer au travail, sans doute en terme de contenant (on y déposait peut-être du sable destiné à maintenir les deux parties de moules bivalves ?).

Il est difficile d’estimer la qualité et le statut des ateliers mis au jour par rapport à d’autres ateliers dinantais. Tout au plus voit-on se dessiner deux types contemporains de fonderie du laiton. L’une, artisanale et isolée, relève sans doute davantage de l’occupation occasionnelle, peut-être strictement personnel : le batteur fondrait ses propres plaques par exemple. L’autre type concentre en un endroit un grand nombre de structures de combustion, permettant un roulement important dans les cuissons : lorsqu’un four est en préparation, un autre peut fonctionner. La production peut donc devenir quasi permanente et assurer à l’atelier une diffusion bien plus large.

• Les modifications des XVIIe et XVIIIe siècles

L’incendie du XVe siècle et peut-être les troubles de la fin du XVe et du XVIe siècle semblent mettre un terme aux activités des fondeurs sur les parcelles concernées. Des modifications consenties durant les Temps Modernes aux deux parcelles jumelles des petits ateliers ne nous sont que très mal conservées, tout le secteur étant profondément remanié au XIXe et surtout au XXe siècle, après la Première Guerre mondiale.

Ailleurs, les perturbations sont à peine moins destructrices. Le parcellaire subit une évolution parallèle à celle qui a été observée au nord de la ruelle. La pression immobilière tend à multiplier les parcelles, de plus en plus petites. La grande parcelle de l’ancien atelier échappe en grande partie à cette pression. La parcelle est désormais bâtie sur une plus grande part de sa surface. De nouveaux refends permettent de restituer une distribution des pièces différente. A nouveau, le creusement des caves au XXe siècle ne permet guère d’en savoir davantage. Seul le fond de parcelle, dédié aux jardins, cours et appentis, est un tant soit peu épargné. Un four à pain y a été mis au jour, qui doit remonter au XVIIe siècle. On y accède directement depuis le fond de la maison. Le jardin de cette époque n’occupe pas tout le fond de parcelle, puisqu’un mur isole un tiers de la surface, sans doute réservé à un bâtiment annexe.

Avec le renforcement de la ligne défensive mosane à la fin du XVIIe siècle (installation de puissants boulevards bas en terre notamment), l’accès direct à la Meuse est entravé et de nouvelles structures de rejet sont aménagées dans la plupart des parcelles. A nouveau, ce sont les fonds de parcelle qui abritent ces fonctions annexes. Trois basses-fosses de latrines réoccupent des espaces précédemment dévolus à d’autres fonctions : le couloir du grand atelier est refermé par une paroi à décrochage, ménageant le tuyau de chute d’une première basse-fosse. Une autre, sans doute pas strictement contemporaine, est creusée au fond de la cave de la même maison. La dernière réutilise la zone de travail de l’un des petits ateliers jumeaux.

Ce ne sont plus que des modifications minimes qui affectent ensuite le secteur, jusqu’au bombardement de 1914 qui ravage le quartier. Les maisons sont entièrement reconstruites, sur les bases d’un parcellaire sensiblement inchangé. Des caves de dimensions plus que respectables achèvent dès lors d’effacer les traces des constructions antérieures.


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