LE PROJET

I. ETAT DE L’ART

L’élaboration et la mise en forme des objets en alliages à base de cuivre au Moyen Age est un domaine de la recherche en histoire des techniques en partie ignoré. Paradoxalement, les époques antérieures sont beaucoup mieux connues et étudiées : des premières métallurgies extractives du cuivre des périodes protohistoriques aux techniques de l’Antiquité tant en France qu’en Europe, les travaux abondent et permettent de restituer les chaînes opératoires et les grands courants de circulation des matières premières. Si les objets médiévaux, surtout les productions prestigieuses, sont parfois étudiés, les ateliers sont particulièrement méconnus pour le Moyen Âge. Pourtant, l’archéologie pourrait largement palier ce manque en fournissant des données intéressant non seulement le champ restreint de l’histoire des techniques mais aussi celui de l’histoire économique, sociale ou plus directement encore celui de l’histoire du travail.

I.1. Le cuivre au Moyen Âge

Tout au long du Moyen Âge, l’Europe a produit du cuivre. Il servait à de multiples usages, le plus souvent sous forme d’alliage : notamment pour des objets liturgiques comme les châsses, les calices, les baptistères ou comme support des pièces d'orfèvrerie. C’est aussi le principal métal utilisé pour la fonte des cloches et des canons. Toutes ces productions sont exceptionnelles du fait de leurs dimensions mais aussi par leur diffusion qui demeure limitée. En revanche, ce que l’on voit peut-être moins, c’est la place du cuivre dans les objets du quotidien. Ce métal, allié à l’étain, au plomb ou encore au zinc, entre dans la constitution de nombre d’objets plus communs : les objets de parures comme les paillettes et les boucles de ceinture, les harnachements de chevaux, les vases à cuire, les aiguières, les chaudières pour chauffer l’eau, le luminaire… Le cuivre rentre aussi pour une bonne part dans la composition des monnaies du bas Moyen Âge.

Ce métal possède la qualité de pouvoir être recyclé par fusion des objets hors d’usage, ce qui limite les besoins en métaux neufs. Il a toutefois existé dans tout l’Occident des mines cuprifères qui ont joué un rôle important dans les marchés locaux et régionaux, comme Goslar dans le Harz, Massa Maritima en Toscane, Falun en Suède un peu plus tardivement ou encore des mines plus petites comme Aiguebelle en Savoie. Au XVe siècle, la situation évolue très nettement en faveur du cuivre argentifère notamment grâce à l’adoption d’une technique de séparation du cuivre et de l’argent par liquation et ressuage appelée Saigerprozess. Si le métal blanc reste un produit très demandé, le cuivre le devient de plus en plus également. C’est en devenant un sous-produit de l’argent qu’il finit par se rencontrer partout dans la culture matérielle de l’Occident médiéval. Le cuivre apparaît au premier plan dans l’armement avec l’adoption et la généralisation, au milieu du XVe siècle, du canon de bronze.

I.2. Les ateliers de travail du cuivre

L’artisan indépendant, travaillant seul ou avec un apprenti et un valet dans un petit atelier qui est aussi sa maison, vendant sa production à l’unité depuis son ouvroir est une image forte traversant à la fois le Moyen Âge et l’historiographie des métiers. Cette description générale est probablement vraie pour de nombreux ateliers dans la plupart des villes médiévales. Mais ne finit-elle pas par empêcher de penser autre chose, d’autres formes d’atelier, d’organisation du travail, et même des antagonismes sociaux en privilégiant les sources réglementaires ? Ainsi, du seul point de vue de l’organisation sociale, l’image traditionnelle de l’apprenti devenant compagnon puis maître est également vive et a la vie dure selon les mots de J.-P. Sosson, alors que de nombreuses études comme celle de B. Geremek insistent pourtant sur les liens de dépendance et sur les formes diversifiées de salariat.

J.-P. Sosson remarque que les statuts, sources privilégiées pour décrire les formes de production médiévales, ne peuvent donner que des images statiques, désincarnées, sinon lénifiantes des métiers, il préconise alors d’autres lectures et surtout le recours à d’autres sources plus proches des vécus socio-économiques. Outre les sources historiques fournissant des données sur les prix, les salaires ou la fiscalité, ou encore les inventaires et les contrats d’apprentissage par exemple, les sources archéologiques sont assez peu utilisées par les historiens du travail pour appréhender l’organisation des ateliers urbains, en particulier pour le travail du cuivre.

La fouille et l’étude d’un atelier parisien ont démontré le besoin de relire les textes et en particulier le Livre des métiers d’Etienne Boileau écrit au XIIIe siècle. La surface de plusieurs centaines de mètres carrés, la hiérarchisation du travail, la spécialisation des tâches, les chaînes opératoires organisées pour une production en série et de masse rompent avec l’image du petit artisan jaloux de ses privilèges dans la plus grande ville de l’Occident médiéval. Les analyses de 170 artefacts trouvés dans l’atelier et datés entre 1325 et 1350 ont permis de caractériser les alliages utilisés en précisant la présence d’une gamme d’alliage étendue correspondant à des gammes de produits. Le fondeur parisien s’était visiblement adapté à son marché en diversifiant son offre. Installé dans la Villeneuve Du Temple, où les terrains étaient peu chers et surtout très vastes, cet atelier était-il une exception dans le paysage parisien ? Difficile de répondre à cette question tant il manque d’autres fouilles archéologiques comme point de comparaison, à Paris comme ailleurs.

I.3. La vallée mosane

Les sources historiques abondent pour attester de l’importance et du rayonnement de l’industrie du cuivre de la vallée de la Meuse. Les origines du travail du cuivre dans la région sont anciennes. Un atelier mérovingien a été retrouvé à Namur à l’occasion des travaux d’aménagement du confluent de la Sambre et de la Meuse, au lieu-dit du Grognon. Plusieurs fours, des creusets et des moules de fonderie en attestent dès le VIe siècle. Les objets fabriqués étaient destinés au vêtement. Cet atelier n’est pas isolé, des traces semblables ont également été repérées ailleurs comme à Mouzon, Huy, Maastricht et Gennep. L’origine mosane d’œuvres coulées des Xe-XIIe siècles en laiton, alliage de cuivre et de zinc, est démontrée par les analyses de laboratoire. Huy fut en concurrence active avec les métallurgistes dinantais aux XIe et XIIe siècles avant d’abandonner progressivement le travail du cuivre pour se consacrer à la draperie.

I.4. Dinant et Bouvignes (XIIe-XVIe siècle)

L’essor de la métallurgie à Dinant et à Bouvignes est le résultat de la conjonction de nombreux facteurs qui ont souvent été discutés. L’absence de cuivre dans la vallée de la Meuse, mais aussi d’étain, métal d’apport indispensable à l’élaboration des alliages médiévaux, a été largement compensée à la fois par la qualité des voies de communication dont il faut souligner le rôle important joué par le fleuve et l’établissement de liens commerciaux entretenus par les marchands. Aux XIe et XIIe siècles, les Dinantais s’approvisionnent en cuivre à Cologne, à Dortmund et même directement dans les mines du Harz. Des chartes de 1171, 1203 et 1211 attestent des relations des marchands de Dinant avec Cologne. Des privilèges sont renouvelés entre les deux villes jusqu’au XIVe siècle. Pour l’étain, il faut se tourner vers l’Angleterre et plus précisément la Cornouaille. Via le port de Bruges, les chaudrons, les poêles, les aiguières et les chandeliers inondent le marché anglais. En 1329, les marchands dinantais bénéficiant de franchises installent à Londres la Dinanter Halle, un entrepôt sur les quais de la Tamise. Les lingots d’étain constituent alors un fret de retour idéal.

La réussite de Dinant n’est pas seulement due au dynamisme de ses marchands que l’on retrouve également sur les marchés et foires de Bourgogne, d’Anjou, de Touraine, de Normandie et de Saint-Denis. En effet, si la région manque de cuivre, on tire du sol des composés de zinc appelés calamine. Les mines de calamine sont également abondantes dans le Limbourg proche. Au Moyen Âge, le zinc à l’état métallique n’étant pas connu, c’est grâce à un procédé particulier que l’on parvient à élaborer le laiton, un alliage de cuivre et de zinc, à partir de la calamine.

En plus du minerai de zinc, la vallée de la Meuse recèle une autre richesse : la derle, une terre argileuse naturellement réfractaire et propre à la fabrication des creusets, des briques, des fours et des moules de fonderie. Sa réputation était telle que la comtesse Mahaut d’Artois en fit venir 1700 livres à Arras en 1306 pour la confection des creusets et du four de son atelier monétaire.

Bouvignes, dépendant du comté de Namur n’a pas eu la réputation de Dinant, ville liégeoise : ses batteurs et fondeurs n’ont pas laissé dans l’histoire des noms aussi prestigieux que certains artistes dinantais. Pourtant, l’implantation de la métallurgie du cuivre est bien réelle et cristallise la rivalité entre les deux villes. L’archéologie permet d’affirmer la présence d’un atelier accolé au rempart, intra muros, et en activité entre le XIIIe et le XVIe siècle. Les premiers statuts des batteurs bouvignois sont donnés en 1297. Le comte de Namur acense en 1328 au métier de la batterie et en particulier à Thiery de Florée une derlière à Andoy, carrière en activité depuis 1265 au moins. Par une ordonnance du comte en 1375, nous apprenons la nature de la production des batteurs de Bouvignes : grands et petits chaudrons, poêles et bassins. Les marchands bouvignois, comme les dinantais ont laissé des traces dans les comptes des foires, en particulier celles de Chalons où ils ont tenu une place majeure entre la fin du XIIIe siècle et le premier quart du XVe siècle.

La documentation historique souligne les mouvements entrepris par les artisans après les chocs entre les deux cités qui se concluent par la destruction de Dinant en 1466 et Bouvignes en 1554. De nombreux batteurs et fondeurs émigrent et vont s’établir à Huy, à Namur, à Middelbourg et en France. Au XVIe siècle, l’industrie du cuivre semble encore prospère mais elle finit par ne plus pouvoir résister à une concurrence de plus en plus forte venant d’Allemagne où on élabore le laiton directement dans le Harz au pied des mines de cuivre, de France et particulièrement de Villedieu-les-Poêles (Normandie) ou encore d’Angleterre.

I.5. Les sites archéologiques à Dinant et Bouvignes

A Dinant comme à Bouvignes ont été fouillés six sites d’ateliers métallurgiques dont les données n’ont pas encore été étudiées. Issus de contextes topographiques urbains très différents, centre, faubourgs urbanisés tardivement, quartiers que l’historiographie présente traditionnellement comme dévolus à la dinanderie, les sites découverts offrent une stratigraphie de niveaux d’ateliers entre le XIIIe et le XVIe siècle. Dans certains cas, les maisons liées aux ateliers ont également fouillées. Plusieurs dizaines de structures de combustion ont été retrouvées. La qualité des vestiges découverts, leur diversité et leur richesse posent également la question des spécialisations des ateliers et de la division du travail. En outre, ces sites offrent la possibilité de confronter les textes et les œuvres conservées dans les musées, à la pratique perçue au moyen de l’étude de ces lieux de production. Dans tous les cas, du mobilier archéologique lié au travail des alliages à base de cuivre a été retrouvé en abondance : fragments de creusets par centaines, fragments de moules de fonderie par dizaines de milliers, fragments de parois de fours ou de briques réfractaires, déchets métalliques comme des chutes de fonderie de diverses dimensions et des chutes de découpe en tôles martelées. Les premières explorations réalisées à partir des fragments de moules de fonderie révèlent une production importante de chaudrons. Si ces déchets de fonderie représentent une masse de données impressionnante, ils ne doivent pas masquer un travail au marteau ayant laissé des traces plus ténues.

L’état de conservation des occupations à Dinant est particulièrement bon. La principale raison est liée à la destruction de la ville en 1466 par Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Le sac de Dinant illustre un conflit multiséculaire entre Dinant et Bouvignes qui dépendent respectivement du Prince-évêque de Liège et du comte de Namur. Les textes documentent les exactions subies en 1466 et les sources archéologiques attestent de l’impact important de ce sac : bon nombre de maisons sont incendiées, et la ruine est telle que, lors de la reconstruction, les remblais ne sont pas évacués hors de la ville, les limites parcellaires ne sont même pas maintenues dans certains cas. L’occupation antérieure à cet événement est donc très bien conservée sous les remblais de destruction qui ont scellé les stratigraphies.

Enfin, la multiplication des sites et des ateliers fouillés permet aussi de dresser un tableau relativement large du travail des alliages à base de cuivre et de sa place dans la ville, et donc d’envisager cette activité au sein d’un contexte qui ne sera pas seulement éclairé par l’histoire, mais aussi par l’archéologie.

II. OBJECTIFS ET RESULTATS ATTENDUS

Le programme de recherche a pour objectif de reconstituer l’unité de production, c’est-à-dire l’atelier, en le replaçant à la fois dans son système technique plus large, mais aussi dans son contexte économique et social. En effet, l’atelier n’est pas un lieu fermé, il doit chercher des approvisionnements en matières premières et des débouchés pour sa production. Les données archéologiques couvrant une période ininterrompue entre le XIIIe et le XVIe siècle, permettront d’avoir une vision diachronique de l’unité de production mosane et ainsi de saisir les continuités comme les ruptures tout en comparant deux centres de production en rivalité commerciale.

La reconstitution des ateliers implique : - d’évaluer la surface des ateliers, leur organisation interne et leur place dans la ville, - de caractériser la dinanderie et les productions mosanes : nature des produits et alliages utilisés, - de restituer les procédés métallurgiques et les chaînes opératoires : élaboration des alliages et du laiton en particulier, techniques de mise en forme par déformation plastique et par fonderie, mise en œuvre des matériaux réfractaires et reconstitution des fours de fusion afin d’estimer la productivité, le rendement et la nature de la main d’œuvre, - de préciser les approvisionnements en matières premières ou demi-produits : métaux ou alliages, calamine (minerai de zinc), terres réfractaires et combustible, - d’estimer le niveau social des artisans, - de déterminer les modalités de diffusion des produits et les formes du marché.

Ces objectifs ne peuvent être atteints qu’en multipliant les approches et les échelles d’observation. Si l’archéologie fournit l’essentiel des données grâce aux six sites fouillés à Dinant et à Bouvignes, elles devront néanmoins être confrontées aux autres sources disponibles, que ce soit aux sources écrites ou à du mobilier de comparaison provenant d’autres sites fouillés en Wallonie comme en France, ou encore de collections de musées belges ou français.

II.1. Les ateliers dans la ville

Dinant et Bouvignes sont au Moyen Âge des villes spécialisées dans la production d’objets manufacturés en alliage à base de cuivre. L’impact de cette spécialisation sur les formes urbaines n’a jamais été analysée ni même prise en compte. Afin de replacer les ateliers dans la ville, il est nécessaire de comprendre la forme des parcellaires et les dynamiques morphologiques de Dinant et Bouvignes. En effet, le plan est une source privilégiée de l’étude des formes urbaines que ce soit des réseaux viaires qui jouent un rôle d’organisation ou du parcellaire qui en constitue la trame.

L’étude dynamique des formes urbaines doit être associée à l’analyse historique de l’implantation des ateliers au moyen des sources écrites et archéologiques. Pour la période, les documents à disposition renseignent sur la localisation de la production et éventuellement sur les types d’objets produits. La topographie historique des activités sera étudiée de façon à mettre en évidence les concentrations mais aussi les disséminations possibles entre le XIIIe et le XVIe siècle et sur leurs liens avec la dynamique des formes observées.

Enfin, le rapport entre les habitats et les activités de production doit être établi, non seulement sur chaque site fouillé (voir section suivante), mais aussi à l’échelle des agglomérations urbaines. Il n’est plus possible d’admettre aujourd’hui que les batteurs ont été « rejetés » dans les faubourgs à cause de leurs activités polluantes. D’autres raisons expliquent ces nouvelles implantations en périphérie qu’il convient de caractériser au moyen des sources archéologiques, écrites et des formes urbaines.

II.2. L’organisation des ateliers et l’habitat

L’atelier est un lieu réservé à la production, avec des postes de travail, c’est-à-dire des espaces réservés à des tâches particulières qu’il y ait un ou plusieurs ouvriers. Il peut comprendre également des espaces de stockage ou de séchage des moules de fonderie par exemple. Un atelier est aussi un espace organisé avec des bâtiments. Les fouilles archéologiques ont livré un nombre important de constructions, principalement des maisons, mais aussi des murs de séparation des parcelles et des ateliers. Au Moyen Âge, l’habitat se confond souvent avec le lieu où l’on produit, et les sites mosans ne semblent pas échapper à cette règle. Pour autant, il demeure à définir les espaces de travail et ceux strictement réservés à une occupation domestique, que ce soit les maisons ou même les jardins qui peuvent aussi participer à l’économie de subsistance. La maison est le plus souvent ouverte sur la rue par une boutique : le « modèle » médiéval le plus souvent admis montre l’artisan vendant sa production au moyen de son étal situé au rez-de-chaussée de son habitation, mais cette représentation peut difficilement être retenue pour des villes spécialisées dans une quasi mono-industrie où l’essentiel de la production est destinée à l’exportation.

La multiplicité des maisons fouillées, par exemple sur le site du parking des Oblats, rend possible l’établissement d’une typologie des maisons d’artisans et de l’organisation des terrains placés en arrière. La recherche de structures plus discrètes comme les trous de poteaux et la localisation des fours doit fournir des hypothèses quant à la réalité des « appentis et appartenances » souvent mentionnés dans les textes et probablement liés aux activités de production. Si la question de ces appentis concerne l’ensemble du travail à l’arrière de la maison, elle se pose aussi sûrement pour les fours de fusion qui sont difficilement laissés à l’air libre car ils doivent être protégés des intempéries et parce que la fusion requière d’être réalisée dans la pénombre afin d’apprécier les températures.

II.3. Les approvisionnements

L’élaboration du laiton réalisée avec du cuivre non allié et du minerai de zinc ou calamine, le zinc à l’état métallique n’étant pas connu au Moyen Âge, était vraisemblablement une des spécialités de Dinant et de Bouvignes. D’après les sources écrites à disposition, le cuivre vient principalement du Harz via Cologne aux périodes les plus anciennes, mais il ne faut sans doute pas négliger des apports possibles d’autres centres producteurs comme Falun à partir de la fin du XIVe siècle. Pour la calamine, la région est particulièrement réputée pour son extraction que ce soit à des périodes très anciennes ou pour la période considérée dans ce programme. Il demeure à définir précisément les sites miniers, car si les ressources du Limbourg sont très connues et que le site éponyme de La Calamine désigne sans ambiguïté des centres miniers anciens, il semble que des mines plus proches de Dinant, Namur ou Huy puissent être cartographiées sur les plateaux surplombant la Meuse. L’hypothèse d’exploitations très proches doit être donc être considérée et leur importance dans les activités de production du laiton à Dinant et à Bouvignes précisée. Si pour le plomb quelques ressources étaient peut-être aussi accessibles dans la région de Namur, l’essentiel de l’étain entrant dans la composition des alliages de cuivre provient de Cornouailles selon l’historiographie. Toutefois, les analyses menées très récemment par certains d’entre nous montrent qu’à Paris, l’étain est souvent présent dans l’alliage importé directement dans l’atelier et non ajouté par le fondeur. Là encore les données archéologiques doivent être confrontées aux sources écrites afin de clarifier la nature des approvisionnements en métaux et en alliages.

Les matériaux réfractaires sont très présents dans la métallurgie du cuivre : ce sont pour la plupart des terres utilisées pour la fabrication des creusets, des briques et des éléments pour fabriquer et entretenir les fours de fusion, mais qui sont aussi nécessaires pour les moules de fonderie. Tous ces usages sont spécifiques et les qualités réfractaires recherchées des matériaux ne sont pas identiques. De même, les quantités importées dans l’atelier et donc les rythmes dans les approvisionnements ne sont pas comparables. La derle dans les environs est une excellente terre réfractaire notamment pour les creusets ou les fours de fusion. Mais compte-tenu des spécificités voulues par les métallurgistes et du coût de ces matériaux tant pour l’extraction que pour le transport, il est probable que le terme recouvre plusieurs réalités différentes. Outre les contraintes techniques, l’historiographie place Dinant dans un lien de dépendance avec Bouvignes, sa rivale, qui aurait contrôlé les sites d’extraction de la derle dépendant du comte de Namur. Cette affirmation repose sur deux textes des XIIIe et XIVe siècles et la principale critique que l’on peut émettre est la surinterprétation qui en a été faite depuis plus d’un siècle. Les très nombreux matériaux réfractaires retrouvés tant à Dinant qu’à Bouvignes devraient permettre une relecture de ces textes et préciser la localisation des sources exploitées pendant la période.

Les sites métallurgiques mosans offrent également la possibilité d’étudier les approvisionnements en matériaux lithiques, comme les tables à mouler, les polissoirs pour le métal ou tous les matériaux utilisés dans la construction en pierre des fours comme des bâtiments.

La métallurgie est dévoreuse de forêts ! Certes le travail du cuivre et de ses alliages n’est pas aussi consommateur de charbons de bois que la métallurgie du fer. Un four de fusion comme celui de l’atelier parisien, très comparable en dimension aux fours mosans, nécessite plusieurs centaines de kilogrammes de charbons de bois par jour. Le four n’étant pas en service tous les jours, mais au rythme de la fabrication des moules de fonderie, cela représente peu de choses à l’échelle d’une ville médiévale. Toutefois, la spécialisation des villes mosanes et la multiplication des fours que ce soit pour la fusion comme pour les recuits impliquent des approvisionnements qui peuvent devenir considérables. La région ne manque pas de forêts, mais de telles activités contraignent à une gestion rigoureuse des ressources. D’autre part, alors que la quasi-totalité des études anthracologiques désignent le hêtre et le chêne comme combustibles dans l’Antiquité, d’autres essences semblent privilégiées au Moyen Âge dans la métallurgie, notamment des bois représentatifs de la ripisylve comme le saule, l’aulne ou encore le peuplier. Actuellement, les études sur la gestion des forêts autour de la vallée de la Meuse au Moyen Âge sont presque inexistantes et ne permettent pas de préciser les modes de gestion de ces ressources et son adéquation avec les activités métallurgiques.

II.4. Les techniques métallurgiques

De l’élaboration des alliages à la mise en forme et jusqu’au produit fini, les techniques utilisées dans les ateliers mosans sont nombreuses et variées. Dans le cadre du programme, plusieurs techniques pourront être précisées au moyen du mobilier archéologique notamment.

L’élaboration du laiton est-il réalisé en creuset ouvert, selon le procédé décrit au XIIe siècle par le moine Théophile, ou en creuset fermé comme le préconisent les très nombreux textes de la Renaissance ? L’absence systématique de couvercle de creuset à ce stade de l’enquête suggère de privilégier la première hypothèse qui doit être vérifiée par l’étude du mobilier archéologique et les expérimentations. Les analyses des déchets d’alliages, chutes de fonderie ou tôles, devront établir la composition de ces laitons par cémentation, ce qui pourra être vérifié expérimentalement.

Les techniques de mise en forme par déformation plastique, c’est-à-dire principalement par martelage, découpe, emboutissage ou encore les techniques de tréfilage, pourront être précisées grâce aux demi-produits et produits finis.

Ce sont les techniques de fonderie et en particulier le moulage qui retiendront une bonne part de l’attention de ce programme en précisant les techniques complexes de réalisation des moules. Pour les objets tels que les chaudrons ou les aiguières, la production en série et de masse semble utiliser le principe de coulées secondaires sur des coulées primaires pour la réalisation et la soudure des pieds ou des anses. Ces techniques sont vraisemblablement en concurrence avec la cire perdue, certainement plus coûteuse en matière première (la cire) mais beaucoup plus simples dans la réalisation. Les fours de fusion, retrouvés en très grand nombre dans les fouilles archéologiques fournissent des éléments suffisants pour établir une typo-chronologie de ces structures et d’envisager une estimation de leur productivité.

Enfin, la question de la spécificité des alliages en fonction des gammes de produits doit être éclaircie. Les premières analyses réalisées sur un ensemble d’objets provenant de la vallée de la Meuse montrent que Dinant, comme Bouvignes ne produisent pas uniquement des alliages contenant beaucoup de zinc, mais aussi des bronzes et des bronzes au plomb, deux alliages à base de cuivre sans zinc. Ces résultats remettent donc en cause l’historiographie du siècle passé qui fait de la présence des mines de calamine de la région la raison majeure de la prospérité de l’industrie du cuivre de la vallée de la Meuse. Dans la région comme ailleurs, il semble que la composition des alliages, c’est-à-dire les teneurs relatives en cuivre, zinc, étain et plomb, puissent non seulement dépendre de contraintes techniques liées au mode de mise en forme, mais aussi à des contraintes économiques ou liées à l’offre et à la demande. Il est donc absolument impossible de traiter les questions techniques indépendamment des conditions économiques et de la forme du marché.

II.5. Diffusion et commerce

Il n’y a pas d’atelier sans commerce et marché. Il n’est pas non plus absurde de penser que les formes d’organisation du travail et des ateliers dépendent fortement des formes du marché et de la diffusion des produits. Après la détermination des productions mosanes, il demeure à mettre en évidence la diffusion de ces objets tant dans la région qu’ailleurs dans le monde médiéval occidental. Que représentent les productions mosanes dans les îles britanniques ou dans le royaume de France ? Cette question est liée à la détermination de particularités dans les productions mosanes, par exemple pour les alliages utilisés ou les techniques de fonderie employées. A ce stade du programme, il n’est pas certain de pouvoir définir des critères spécifiques à ces productions tant les études sont lacunaires. Certains travaux sur du mobilier liturgique comme les lutrins ont pourtant donné des résultats, mais rien ne permet d’affirmer que la méthodologie utilisée soit transposable à la question des productions de masse d’objets plus quotidiens. Quoiqu’il en soit, les données archéologiques permettront d’aborder la diffusion des productions non seulement d’un point de vue qualitatif, mais aussi quantitatif.

Du seul point de vue de l’organisation du marché, les différents types d’ateliers doivent être distingués en fonction de la nature des produits, s’ils s’insèrent dans une chaîne de production ou non, s’ils sont réalisés sur commande ou si l’accès au marché est détenu par des marchands, les mêmes qui à Dinant détiennent le commerce des matières premières et en particulier du métal.

II.6. L’atelier : point de rencontre du travail et du capital

Au final, l’atelier médiéval est le point de rencontre entre le travail et le capital. Le niveau social des hommes qui fabriquent, qui font, doit être perçu à travers leur habitat, mais aussi les reliefs de repas et le mobilier céramique ou en verre retrouvés dans les dépotoirs des ateliers. La dépendance des fabricants vis-à-vis des hommes qui font faire, des marchands en particulier et des commanditaires en général, doit être évaluée à partir des sources archéologiques mais aussi de toutes les sources écrites qui peuvent rendre compte des liens entre les différents groupes sociaux présents dans la ville médiévale. La main d’œuvre disponible à Dinant et à Bouvignes, mais aussi l’accès à la maîtrise devront être précisés au regard des chaînes opératoires et de l’organisation des ateliers perceptibles à travers l’interprétation des données archéologiques.

III. SOURCES ET METHODES

Outre les moyens classiques de l’histoire et de l’archéologie, l’insertion du projet dans le programme européen Charisma ouvrent l’accès à des moyens analytiques importants. Associée à l’archéométrie, la démarche expérimentale permet de vérifier les hypothèses émises et de produire des artefacts expérimentaux analogues aux artefacts archéologiques. Les hypothèses et les techniques proposées peuvent ainsi être analysées tant du point de vue de la faisabilité que de leur productivité, mais aussi de leur insertion et articulation dans le système technique de l’atelier et de l’époque. De même, la cohérence entre les techniques et les modèles d’organisation supposés peut être évaluée. Ce sont donc les chaînes opératoires qui sont testées et qui peuvent être enrichies par leur reconstitution. L’objectif est d’estimer les quantités de travail nécessaires et de fournir des données sur la productivité des ateliers.

Les objets découverts dans les fouilles urbaines à Namur et les collections des musées de Bouvignes, de Namur, de Liège et de Bruxelles, mais aussi de plusieurs musées français, comme le Musée national du Moyen Âge (Musée de Cluny à Paris), fournissent un corpus de référence et un mobilier de comparaison pour toutes les études technologiques, notamment en ce qui concerne les procédés de mise en forme, fonderie et mise en forme par martelage, mais aussi pour comprendre les modes d’élaboration des alliages et surtout leur spécificités en fonction des produits.

III.1. Les sources écrites

Peu de sources ont été publiées concernant Bouvignes et Dinant sur le sujet qui nous intéresse. Au XIXe siècle, deux cartulaires sont compilés. Outre les actes, essentiellement législatifs, publiés dans ces cartulaires, la principale source foncière sur les batteries et le travail du laiton se trouve dans le fonds des « transports ». Les transports sont des actes privés enregistrés par la cour locale des maires et échevins. Dans ces actes de transferts de propriétés, ces dernières, tant maisons que cens ou rentes, sont généralement décrites précisément quant à leur localisation et l’éventuelle activité qui y est exercée. Mine d’informations pour le chercheur, des « visitations », sorte d’états des lieux, sont également réalisées pour certaines propriétés.

Les sources écrites ne se réduisent pas aux seules sources foncières. Concernant la métallurgie du cuivre, les traités techniques sont un apport important à la compréhension des procédés. Si les textes nombreux à partir du XVIe siècle doivent être utilisés non sans prudence pour comprendre les périodes antérieures, il existe aussi des traités plus anciens comme le De diversis artibus du moine Théophile datant du XIIe siècle. D’autres traités moins techniques comme le De mineralibus d’Albert le Grand écrit au XIIIe siècle apportent des éclairages particuliers sur les techniques de mise en forme ou l’élaboration des alliages.

ces documents, il faut ajouter les inventaires après décès d’artisans qui non seulement renseignent sur les outils ou les stocks, mais aussi sur la condition sociale. Si ce type de documents ne semble pas exister pour Dinant ou Bouvignes, d’autres villes comme Tournai en disposent de quelques-uns, datés de la fin du XIVe siècle et du XVe siècle, ce qui fournit autant de points de comparaison. Enfin, il est d’autres documents comme les comptes, les inventaires des cuisines ou des chambres, les tarifs ou les comptes des péages qui offrent la possibilité d’entrevoir la diffusion et la circulation des produits comme celles des matières premières.

III.2. La topographie des ateliers

A Dinant comme à Bouvignes, selon les sources historiques dépouillées à ce jour, plusieurs zones ont accueillis des ateliers de batterie, fonctionnant ensemble ou non selon les époques. A Bouvignes, trois zones peuvent ainsi être déterminées : le Faubourg (quartier nord de la ville), les rues longeant la première enceinte (partant de la porte Chevalier) et le quartier sud autour de la rue des Béguines. Ces trois zones ont été exploitées selon une chronologie encore à déterminer par des dépouillements. À Dinant, deux zones ont pu être identifiées dans les sources : le faubourg nord, à hauteur du Val Saint-Jacques, et le quartier dit « en l’île » au sud de la ville. Suite aux récentes découvertes archéologiques, une relecture approfondie des archives est nécessaire afin d’affiner les recherches dans ces fonds.

Les nouveaux dépouillements permettent également de clarifier des questions de vocabulaire, notamment sur la signification ancienne et exacte du terme « batterie » qui ne désigne pas forcément un travail au marteau puisque de nombreux sites archéologiques livrent un mobilier témoignant de la fonderie.

III.3. Les données archéologiques

Les études classiques en archéologie portent sur l’établissement de la stratigraphie, la datation et la caractérisation des contextes et des structures. Ces travaux permettent la restitution des plans des ateliers et des habitats ainsi que des séquences stratigraphiques. Les études numismatiques, de la céramique, du verre comme des restes de faune sont associées à ce travail auquel sont intégrés les résultats des datations par le paléomagnétisme.

Les inventaires du mobilier métallurgique sont réalisés en lien et en parallèle avec les travaux stratigraphiques afin de pouvoir rapidement isoler les contextes et le mobilier devant faire l’objet d’investigation plus poussées, de traitements statistiques ou archéométriques.

Les vestiges archéologiques ne se réduisent pas seulement aux structures fouillées et au mobilier découvert. Le contenant, c’est-à-dire les sédiments, enregistre également l’activité artisanale. L’impact de la métallurgie sur son environnement peut se manifester de diverses façons, soit macroscopiquement par l’abandon de déchets sur les sols ou dans les remblais, soit par la pollution des sols par les métaux. Cet impact fournit un autre regard sur l’activité en tentant d’en mesurer l’intensité ou la nature. Si depuis quelques années l’archéologie promeut l’étude des sédiments, il demeure des voies à explorer. Dans le cas d’une fonderie, la fragmentation des moules en terre cuite très sableuse est un obstacle à leur étude : on trouve des fragments de toutes dimensions plus ou moins bien conservés au point qu’ils finissent par se confondre avec le sédiment lui-même à cause, entre autres raisons, du piétinement. Un protocole de tamisage a été mis en place pendant les fouilles depuis 2007 afin de mieux caractériser ces dépôts et d’étudier leur dynamique en relation avec l’activité métallurgique. Certains contextes sont choisis pour des tamisages systématiques en lien avec les problématiques métallurgiques, mais aussi afin de définir au mieux les espaces de travail et comprendre l’organisation spatiale des ateliers.

III.4. Le concept de chaîne opératoire

Le concept de chaîne opératoire emprunté aux ethnologues est aujourd’hui indispensable pour reconstituer les techniques. Il s’agit d’un outil de description et d’analyse de l’acte technique divisé en une suite d’enchaînements chronologiques des actions, gestes ou opérations, tout au long d’un processus conduisant à un produit.

Cet outil est particulièrement efficace pour comparer d’hypothétiques chaînes opératoires différentes conduisant au même résultat en mettant en évidence par exemple la terminologie, les acteurs, les lieux, les outils et les rythmes de travail.

La reconstitution des chaînes opératoires métallurgiques nécessite l’apport des données archéométriques, mais pas seulement. Les études récentes privilégient les analyses statistiques du mobilier archéologiques comme les fragments de moules de fonderie. Cette approche mise en place ces dernières années par l’un d’entre nous permet de caractériser au mieux les procédés en accédant aux normes de fabrication déjà perceptibles dans le mobilier du XIVe siècle. L’approche statistique permet par exemple de mettre en évidence les épaisseurs des moules qui apparaissent standardisées en fonction des types d’objets produits. Elle permet également de montrer le travail en série et donne des informations précieuses sur les outils et matrices qui sont utilisés. Par exemple, toujours pour le moulage des formes possédant un cylindre de révolution, il est possible de préciser l’emploi de tours pour les moules et de planches à trousser ou gabarits pour le tournage.

Pour le mobilier métallique, les examens par radiographie apparaissent également comme un moyen simple et efficace pour la reconstitution des procédés et en particulier pour les objets produits par fonderie.

III.5. L’archéométrie et les ressources naturelles

L’archéométrie est devenue un outil indispensable particulièrement pour écrire l’histoire de la métallurgie. L’échelle d’observation se situe au niveau de la microstructure du métal et de l’élément qui compose la matière. Dans le premier cas, la métallographie est un outil pour restituer les techniques de mise en forme par déformation plastique et les cycles répétitifs de déformation et de recuits de cristallisation. Les analyses élémentaires sont indispensables pour déterminer la composition des alliages à base de cuivre. Les analyses peuvent être réalisées sans prélèvement, directement sur les artefacts par spectrométrie d’émission X induite par particules (PIXE), cette méthode apporte de meilleurs résultats que la microanalyse X en dispersion d’énergie couplée au microscope électronique à balayage (MEB-EDS) pour la détermination des éléments mineurs ou traces présents dans le métal. Certains aménagements spécifiques, comme un filtre de cobalt diminue l’intensité des raies du cuivre ce qui permet d’obtenir des limites de détection de l’ordre de 100 parties par million (ppm) par PIXE, pour environ 5000 ppm par MEB-EDS. Il demeure que les limites de détection par PIXE sont trop élevées pour aborder la question des provenances. Dans le cadre de ce programme des analyses par spectrométrie d’émission atomique (ICP-AES) sont menées chaque fois que des prélèvements sont possibles.

Pour les terres et les roches, et en particulier les matériaux réfractaires, la nature des dégraissants et des inclusions, y compris métalliques, est déterminée en combinant des examens pétrographiques sur lames minces et des examens en microscopie électronique à balayage sur coupes épaisses et lames minces, complétés par de la microanalyse X en dispersion d’énergie. Cette dernière approche permet une analyse élémentaire de l’argile, ou matrice, restant entre les inclusions minérales. La proportion des dégraissants peut être estimée à partir des examens pétrographiques sur lames minces. Les compositions élémentaires globales des pâtes sont précisées par spectrométrie de masse (ICP-MS) sur des prélèvements de terre. Pour les échantillons de terre non cuite prélevée dans les parois du four ou sur des sites d’extraction, ces analyses peuvent être complétées par des examens minéralogiques au moyen de la diffraction X sur des échantillons décarbonatés et sur la fraction inférieure à 2 µm, afin de préciser les types d’argiles.

Que ce soit pour les mines de calamine à cartographier ou l’établissement d’une lithothèque, il est prévu de réaliser des prospections à partir des indications de la carte géologique et des données dans les sources écrites plus ou moins anciennes, de nombreuses prospections minières ayant été réalisées aux XVIIIe et XIXe siècles.

Enfin, les combustibles utilisés et la gestion des ressources naturelles en bois sont étudiés au moyen de la détermination des charbons de bois retrouvés dans les structures de combustion ou dans des contextes spécifiques choisis. Il est à noter que les résultats du tamisage des sédiments des ateliers attestent l’emploi de charbon de terre comme combustible dans certains contextes qui restent à préciser.

III.6. Le paléomagnétisme

Lors des fouilles archéologiques de 1995 à 2008, un total de 38 structures de combustion, principalement des fours de fusion, mais aussi des fonds de cheminée, des sols et aires brûlées et un mur incendié, ont fait l’objet de prélèvements spécifiques et orientés afin de déterminer leur datation par archéomagnétisme (travail entrepris par Centre de géophysique du Globe – IRM à Dourbes). La datation des structures cuites se fait sur la base de la direction (inclinaison et déclinaison magnétique) du champ magnétique terrestre enregistré lors de la dernière mise à feu, après comparaison des mesures avec notre connaissance actuelle de la variation séculaire de la direction du champ géomagnétique (courbes standards) pendant les deux derniers millénaires. Des mesures archéomagnétiques effectuées antérieurement sur des briques réfractaires prélevées dans un four de forme ovale à Bouvignes-sur-Meuse indiquent que les briques ont enregistré le champ géomagnétique et conviennent pour des datations magnétiques.

Outre ces études classiques, est menée une détermination de l’intensité du champ magnétique terrestre ancien sur des matériaux cuits sélectionnés (creusets ou briques de fours), non seulement importante en géophysique pour établir des relations possibles entre le géomagnétisme et le climat ancien, mais permettant de confirmer les dates archéomagnétiques obtenues sur base de la direction du champ et de limiter le nombre de dates possibles quand il y récurrence du champ. Ce travail réalisé en collaboration avec le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et permettra des comparaisons inter-laboratoire.

Le programme prévoit aussi de caractériser les propriétés magnétiques (susceptibilité magnétique totale MS et anisotropie, MS en fonction de la température et propriétés magnétiques d’hystérésis) des matériaux (terres cuites, pierres et matériaux réfractaires) utilisés dans la confection des fours et l’aménagement des aires brûlées. Ces mesures permettent de préciser et d’identifier la composition et la nature des minéraux magnétiques présents dans les matériaux cuits et peuvent fournir des renseignements précieux quant à leur origine (terres cuites et pierres), traitements subis et mode de fabrication (matériaux réfractaires). Enfin, ces études visent aussi à déterminer la température atteinte (isothermes) dans les parois des fours sur base de la rémanence magnétique quand la température ne dépasse pas la température de Curie des minéraux magnétiques présents.

D’autres sites de la vallée mosane avec présence de fours, d’ateliers ou de matériaux en relation avec le traitement du cuivre et de ses alliages sont étudiés dans le cadre du programme afin d’établir des comparaisons.

III.7. La démarche expérimentale

Formuler des hypothèses ne suffit pas, encore faut-il pouvoir les vérifier, ce qu’autorise l’étude des faits matériels. L’archéologie expérimentale n’est pas une fin, c’est un moyen de confronter des hypothèses et de valider leur faisabilité, par exemple, en produisant des analogues expérimentaux et en les comparant avec les artefacts archéologiques. L’expérimentation peut être plus féconde encore en fournissant des données sur la productivité d’une chaîne opératoire ou sur la consommation en combustible.

La démarche expérimentale est utilisée principalement dans trois cas qui correspondent chacun à des problématiques particulières et actuelles en paléométallurgie.

Il s’agit de continuer le travail commencé par l’un d’entre nous sur le fonctionnement et la productivité des fours de fusion à ventilation naturelle (phénomène de convection). La problématique vise à préciser la marche de ces structures pour des fours de dimensions différentes à celles déjà expérimentées en faisant varier les paramètres critiques intervenant dans la ventilation comme le recours à l’effet venturi par le rétrécissement du cylindre au sommet de la chambre de chauffe ou encore la hauteur du cylindre.

Un volet expérimental sera entièrement dédié à la question des coulées secondaires, technique utilisée par les fondeurs médiévaux afin de fabriquer en série et à moindre coût des chaudrons. Cette partie est menée avec l’aide d’un fondeur d’art professionnel avec des expérimentations tant en conditions d’atelier qu’en condition de laboratoire.

Enfin, la question de l’élaboration du laiton est abordée expérimentalement, là aussi tant en laboratoire, qu’en conditions d’atelier.