ANCIENNES FILATURES (fouillé en 2003 par Marie Verbeek)

D’après : VERBEEK (M.), CNOCKAERT (L.), « Fouilles de prévention dans le quartier nord de Bouvignes (Dinant). Faubourg artisanal et fortification urbaine, XIVe-XXe siècles », Chronique de l’archéologie wallonne, 12, 2004, p. 232-235.


Fouilles de prévention dans le quartier nord de Bouvignes (Dinant). Faubourg artisanal et fortification urbaine, XIVe-XXe siècles

Vue générale du site et de la tannerie (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
La petite ville de Bouvignes-sur-Meuse fait depuis dix ans l’objet de soins patrimoniaux soutenus. Les projets de réhabilitation de zones industrielles succèdent aux travaux de mise en valeur des éléments les plus déterminants du paysage urbain. Dans cette optique, l’aménagement de la très large surface occupée jusque 2000 par la Filature de laine peignée des Ardennes, à la pointe nord de la ville, a été programmé par la commune de Dinant en 2003-2004. Aussi, au printemps 2003, le Service de l’Archéologie du Ministère de la Région Wallonne en province de Namur a-t-il pu mener, dans des délais relevant de la gageure et en collaboration avec le Service de jeunesse Archeolo-J et de la ville de Dinant, une fouille préventive sur l’emprise des travaux (près de 900 m2). Situé en périphérie urbaine, le secteur étudié est particulièrement exemplatif des zones excentrées. Si le tissu lâche de l’urbanisation peut faire songer à une installation de type rural, la rapidité de la succession des phases de construction/destruction et la densité de la stratigraphie sont davantage caractéristiques des occupations urbaines.

La nature des structures est parfaitement adaptée à une localisation périphérique : quelques habitats, plusieurs ateliers artisanaux et de vastes jardins sont distribués sur un large espace structuré par plusieurs axes de circulation et jouxtent l’extension ultime de l’enceinte urbaine vers le Nord.

(Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Les premières structures mises au jour sur le site, très mal conservées, se rattachent à plusieurs bâtiments à front de la Grand’Rue vers Namur (rue d’en bas). Peut-être forment-ils de premiers pôles péri-urbains, des hameaux débordant de l’enceinte médiévale, dont la limite nord se trouve à hauteur de la Porte Chevalier, fouillée en 1994-1995 par J. Plumier. Ils sont resserrés autour de certaines structures extra-muros déterminantes, et notamment, pour la zone qui nous intéresse, non loin d’un petit moulin, le molineau, dont la présence est attestée dès le XIIIe siècle, et du ru adjacent.

Dans le courant du XVe siècle semble-t-il, l’urbanisation se fait plus dense - surtout dans les zones les plus proches du noyau méridional ancien – et semble être davantage le résultat d’un programme. Une première parcelle est bâtie à l’angle des rues d’En Bas et de la Fontaine, le long du ru du Molineau, alors à ciel ouvert. La cave de la maison à front de la rue d’En Bas devait dès le XVe siècle être couverte d’une voûte sur croisée dont les retombées aboutissaient sur une colonne centrale. En a été retrouvée la base en calcaire, que l’étude du type de taille, réalisée par Frans Doperé, a permis de dater du XVe siècle. Le premier propriétaire connu, Jean Raoul (avant 1497), pratique le métier de peaussier ce qui est parfaitement en accord avec la spécialisation artisanale de ce secteur, comme nous le verrons plus loin. Cette parcelle - comportant maison et jardin arrière - n’était pas isolée, comme en témoignent de nombreuses mentions de la fin du XVe siècle dans les registres des transferts de propriétés privées de la Cour de Bouvignes, conservés aux Archives de l’État à Namur. D’ailleurs, plusieurs très petites portions de murs de jardins ont pu être observées vers le nord : elles déterminent les limites de deux autres modules parcellaires. De même, une basse-fosse de latrines, structure particulièrement caractéristique des fonctions de fonds de parcelles, nous permet de restituer en façade une zone bâtie largement perturbée par des constructions postérieures. En effet, une grande habitation (Maison Lemaire-Deltour) à laquelle ont été apportées de nombreuses modifications jusqu’à son incendie à la fin du XVIe siècle viendra rapidement remplacer la première construction.

Ce premier faubourg nord n’est à ce moment pas entièrement défendu par un mur d’enceinte. En revanche, un fossé observé très partiellement puisqu’en grande partie perturbé par les constructions postérieures, forme peut-être une première limite administrative de l’extrémité de la ville. Comblé progressivement jusqu’à la fin du XVe siècle, ce fossé sera ensuite recreusé en un très large fossé sec à fond plat dont la largeur et la profondeur totale échappent encore aux investigations. Un important mur de courtine en grand appareil calcaire vient alors défendre son escarpe. Cette portion de courtine, située entre la tour Saint-Jean et la porte de Conneau, est très bien documentée : les comptes communaux conservés aux Archives de l’Etat à Namur font mention d’une vaste opération de travaux à l’enceinte urbaine entreprise par la ville de Bouvignes dès le tout début du XVIe siècle, à la suite de sa rivale Outre-Meuse et afin d’adapter ses défenses aux évolutions de la poliorcétique. Les travaux, comprenant dans un premier temps l’adaptation des remparts existants, puis la mise en défense du Faubourg, s’échelonnent sur environ 25 ans, en commençant par les tours et portes, pour terminer par les courtines qui seront achevées en 1521.

La pétrification de la limite militaire et administrative de la ville aura pour conséquence de fixer également un nouveau cadre parcellaire pour tout le Faubourg, suivant une orientation légèrement décalée. Plusieurs longs murs de parcelles parallèles et une ruelle pavée, dont le caractère public ou privé n’a pu être déterminé, structurent le quartier, tandis que les constructions préexistantes, bien que quelquefois modifiées en profondeur, conservent l’ancienne orientation.

A l’intérieur de ce canevas vont alors pouvoir se développer à la fin du XVe siècle et dans le courant du XVIe siècle plusieurs formes d’artisanats, dont le moindre n’est pas le travail du laiton.

Grand four (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat)..
Un premier atelier de batterie est aménagé dans les petites maisons de la rue du fourneau. Un très grand four circulaire aux parois de pierres isolées par une épaisseur de briques réfractaires illustre ce travail. La grande maison Lemaire-Deltour semble être également en partie dévolue à cet artisanat qui a fait la richesse de Bouvignes, après avoir fait celle de Dinant. Cet atelier, connu par la documentation historique, échappe à notre emprise de fouilles ; On en perçoit notamment l’existence dans le très grand nombre de creusets de fonte de métal retrouvés dans le remblai de destruction du bâtiment. Enfin, un troisième atelier de batteur est identifié dans une construction située directement à l’arrière du rempart, au-delà de la ruelle qui longe celui-ci. Un fourneau très bien conservé, également isolé par des briques réfractaires, y a été mis au jour.

La présence d’au moins trois ateliers de batteurs de cuivre quasi simultanément sur un territoire aussi étroit peut se comprendre dans la mesure où, au XVIe siècle, on recense plus de 250 batteurs à Bouvignes, attirés par les franchises comtales et les facilités d’approvisionnement en matières premières. Le faubourg nord est par ailleurs particulièrement propice à l’installation de batteries : la calamine, minerai de zinc de provenance régionale, doit être broyée avant cémentation avec le cuivre d’importation. Or, au Molineau était adjoint un second petit moulin, utilisé pour moudre la calamine et les écorces.

Outils utilisés dans la tannerie (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Et cela nous mène à l’artisanat plus spécifique du quartier : le travail du cuir. Deux tanneries, subissant au moins trois phases de construction et comprenant jusqu’à 22 cuves contemporaines, ont été mises au jour dans l’îlot construit entre le ru du Molineau et la ruelle. Modestes dans les premiers stades de construction, très partiellement fouillés, et datés de la fin du XVe siècle par dendrochronologie (J. Eeckhoudt, université de Liège) et mentions historiques, ces ateliers vont progressivement envahir les parcelles adjacentes pour finalement fusionner au milieu du XVIe siècle, ce que confirme la documentation historique : les droits de propriétés de la tannerie des successeurs de Roussel, la plus septentrionale, sont en effet transportés en 1551 au propriétaire de la seconde tannerie, Hubert Colbart (junior).

Dans ce dernier état, seul un bâtiment dallé est identifié avec certitude, tandis que doivent probablement être restituées des constructions légères ou appentis dont aucune trace n’aurait été conservée. Les cuves, d’une diversité remarquable, sont organisées de manière technologique : une série de cuves rectangulaires en calcaire très soignées, en général à bac double et disposées le long du ru du Molineau semblent destinées au premier rinçage (dessalage) des peaux. De la préparation des peaux témoignent également un grand nombre d’écharnoirs en fer retrouvés dans les remblais des cuves et destinés à ôter des peaux chair et poils. On sait aussi que le trempage dans la chaux accentue le processus d’écharnage ; le bâtiment dallé abrite deux cuves plus étroites mais plus profondes, aux parois tapissées de chaux, comme le sont deux autres parfaitement similaires, localisées le long du ru, qui devaient toutes être dévolues à ce travail. Enfin, dans la cour centrale, les cuves circulaires à cuvelage de bois et margelles de pierre ont conservé une partie de leur remplissage de tanin, témoignant de l’utilisation de ces cuves pour l’opération principale de la tannerie, à savoir les bains dans un mélange d’écorce broyée et d’eau, transformant une peau fraîche en un cuir souple, imputrescible et solide. Une large fosse rectangulaire aux pierres non-jointives, située dans le bâtiment dallé, est sans doute dévolue au rinçage des peaux après cette opération. Enfin, quelques cuves n’appartiennent à aucun de ces types : cuves circulaires en bois liées à des doubles cuves, une cuve maçonnée isolée, etc.

La documentation historique ne nous renseigne guère sur les origines bouvignoises de la tannerie – un tanneur est cité en 1346, mais sans pouvoir être localisé. Par contre, dès la fin du XVe siècle, les textes sont prolixes en informations : trois tanneries sont repérées, toutes au faubourg. Cette concentration doit être comprise en termes d’éloignement sanitaire et de disponibilité d’eau courante. La plus ancienne de ces industries, la tannerie Heynne, seule située hors emprise, est abandonnée au milieu du XVIe siècle, tandis que les ateliers de la tannerie Moliart-Colbart semblent rester en activité – certainement ralentie – jusqu’au la fin du XVIe siècle. En témoigne le comblement des cuves, qui livre de beaux exemples de matériel archéologique de cette période.

La fin du XVIe siècle marque effectivement un tournant décisif dans l’évolution du quartier. En sus de l’abandon des tanneries, l’incendie de la grande maison Lemaire-Deltour et l’arasement d’une série de structures bâties manifestent un fameux ralentissement dans l’urbanisation et qui est confirmé dans la documentation historique (nombre de cessures exponentiel). Cette débâcle, dont les causes sont sans doute à trouver dans l’histoire générale de la région (sacs de Bouvignes en 1554 par les armées du roi Henri II et en 1578 par Don Juan d’Autriche), aura pour conséquence de livrer toute cette zone aux pressions immobilières. La plupart des parcelles, à l’état de friche ou de ruine, vont être cependant progressivement cédés au couvent des Pères Augustins, installés à Bouvignes dès 1614, qui convoitent cette zone pour y établir leurs jardins. Après la révolution française et la confiscation des biens des religieux, l’industriel Antoine-François Amand y construit un fourneau, tandis que cinq nouvelles cuves de tannerie sont installées par le maître tanneur Coppée, locataire d’Amand, qui fait ainsi très brièvement revivre cet artisanat au XIXe siècle.

Le XXe siècle verra la disparition de toute trace de l’ancien parcellaire et la mise en place de certains éléments inamovibles du paysage bouvignois : au départ de la zone du fourneau, les sheds industriels des Filatures, surmontés par une imposante cheminée circulaire, s’étendent progressivement sur tout le quartier.


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