RUE COUSOT - Parking des Oblats (fouillé en 2008 par Marie Verbeek)

D’après VERBEEK (M.), SERVAIS (N.), « Opération préventive à Dinant, parking des Oblats : mise en défense, habitat et ateliers de dinandiers dans le quartier " en île ", XIe - XXe siècles », Archaeologia Mediaevalis, 32, 2009, p. 166-170.


Opération préventive à Dinant, parking des Oblats : mise en défense, habitat et ateliers de dinandiers dans le quartier « en Île », XIe-XXe siècles.

Vue générale du site. État milieu du XVe s. Sont bien visibles deux rues perpendiculaires. L’une est parallèle à la Meuse et ancêtre de la rue actuelle, la seconde est un diverticule perpendiculaire menant à la Meuse en traversant le rempart par le biais d’une poterne sous arc. Les parcelles alignent leur façade sur la rue parallèle à la Meuse. (P. Moers-Balloïde ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Au cours du premier semestre 2008, l’emplacement de l’ancien chancre urbain que représentait le parking des Oblats, rue Cousot, au sud de la ville de Dinant a fait l’objet d’une intervention préventive qui explora plus de 2500 m2.

Cette intervention fut menée par le Service de l’Archéologie du Ministère de la Région Wallonne (aujourd’hui Service Public de Wallonie) en Province de Namur, en collaboration avec le service de jeunesse archéolo-J, le Centre Culturel Régional de Dinant, la Ville de Dinant et l’ASBL Tremplin. Elle a permis de mettre au jour une importante portion d’un quartier d’habitation dévolu en grande partie à la dinanderie au Moyen Âge.

Ce quartier, jadis isolé du reste de la ville par un bras de Meuse, garde encore aujourd’hui dans la toponymie la trace de cette disposition topographique particulière : rue du Pont en Île.

• Première occupation pré-urbaine

La première occupation attestée date du XIe siècle. Un horizon de surface limoneux a enregistré pour cette époque une présence humaine encore très sporadique. On est alors extra-muros, les limites de la ville se cantonnant alors plus au nord. De premières constructions en dur succèdent ensuite à cet horizon de surface, à une date qui reste à préciser : certains désordres observés dans les maisons postérieures témoignent de ce qu’une maison au moins est construite dans le quartier préalablement à son urbanisation.

• Urbanisation au XIIIe siècle

Au XIIIe siècle se met en place l’urbanisation systématique de l’île et sa mise en défense. Dans l’emprise de fouille, deux rues perpendiculaires et le rempart longeant la Meuse dessinent la trame à l’intérieur de laquelle s’organise le parcellaire. Au-delà de son rôle dissuasif, le rempart souligne l’appartenance de l’île à la ville aux plans légal, fiscal et administratif. La rue principale, sur laquelle s’alignent les façades, est parallèle à la Meuse et au rempart. La seconde est un diverticule qui mène à la Meuse via une poterne sous arc ménagée dans le rempart.

Le module parcellaire primitif est régulier. Les dix parcelles, d’environ 5 m de large pour 17 m de long, sont disposées le long de la rue parallèle à la Meuse. Huit d’entre elles ont fait l’objet des investigations archéologiques. Une volonté de systématisation prévalut sur un développement spontané de l’habitat, à l’image d’autres quartiers ou villes neuves de cette époque. Cette volonté suit la mise en place d’une cour scabinale à Dinant.

• Les maisons

Les maisons sont disposées à front de rue. A l’arrière, un espace limité par d’étroits murets est réservé aux activités artisanales. Enfin, au-delà des murs de fond de parcelle, la zone laissée vide entre les ateliers et le rempart de Meuse autorise la circulation le long de celui-ci, mais servira bien vite de dépotoir aux artisans. Entre le XIIIe et le milieu du XVe siècle, les maisons et ateliers sont progressivement étendus vers la Meuse.

Les pignons des maisons pourraient être installés sur les murs mitoyens, avec le faîte du toit parallèle à la route. Leurs dimensions autorisent à y restituer un mur en pierre, mais l’utilisation du pan de bois pour les superstructures n’est pas exclue. Les façades « à rue » ont subi un grand nombre de modifications et ont été perturbées par les constructions postérieures. Les deux seules façades avant conservées en élévation semblent être construites en pierres dans leur dernier état. On ignore les modalités de construction des façades arrière primitives dont n’ont été conservées que les fondations en pierres sèches.

Le dispositif intérieur des maisons est répétitif : deux pièces successives sont desservies par un couloir latéral. La pièce avant est régulièrement cavée d’origine. Dans une maison étaient conservées les traces des cloisons intérieures en pans de bois.

La pièce avant est d’abord vaste et profonde. Elle est ensuite rétrécie au profit de la pièce arrière qui, régulièrement pourvue d’une cheminée et d’un cellier, serait la pièce à vivre. La pièce avant ouvre dans un cas au moins vers la rue par le biais d’étroites baies rectangulaires pourvues de barreaux en métal. Le couloir latéral dessert les deux pièces indépendamment l’une de l’autre. Il est possible que cet espace en façade ait une fonction professionnelle, en connexion avec l’activité principale pratiquée dans les ateliers logés à l’arrière des maisons qui témoigne de l’artisanat de ce qui a donné à la ville son déonomastique, le travail de la dinanderie.

• Les ateliers

Creuset non-utilisé retrouvé dans le remblai d’incendie (1466) qui scelle l’occupation médiévale (Marie Verbeek © Service public de Wallonie – D. Pat

L’atelier arrière de chaque maison est pourvu d’au moins un four, quelquefois reconstruit à plusieurs reprises. Seuls les soubassements excavés en ont été mis au jour. Il est difficile à ce stade de l’étude de déterminer à quelle(s) part(s) du processus correspondent ces fours : fabrication de l’alliage (cuivre et zinc sous forme de calamine) ? Mise en forme des objets (battage de plaque ou fonte dans des moules) ? Un seul indice oriente pour la majorité des cas en faveur de cette seconde hypothèse, la présence en masse de fragments de moules en terre cuite usagés.

En bord de Meuse, le moulin des batteurs, sans doute destiné à moudre la calamine et laminer le laiton, est directement voisin de la zone fouillée. Dès le XVIe siècle, il change de fonction, et scie du marbre. Certaines structures appartenant à cette extension ont été mises au jour dans l’emprise des travaux.



• Rupture stratigraphique

Le XVe siècle voit la morphologie du quartier changer du tout au tout. Un violent incendie détruit une grande partie des constructions. Les maisons sont scellées par d’épaisses couches de remblais caractérisés par la présence massive de torchis rubéfié, d’ardoises, de moellons calcaires calcinés, d’éléments métalliques appartenant aux huisseries ; les rares céramiques complètes abandonnées en place datent du XVe siècle et autorisent de ce fait à associer cette destruction avec le sac de la ville par les Bourguignons en 1466, largement documenté par les sources textuelles. D’autres arguments viennent renforcer cette hypothèse : l’incendie n’est pas circonscrit à quelques maisons mais bien à l’ensemble de la surface mise au jour, soit dix maisons ; suite à l’incendie, une rue sera abandonnée et le parcellaire primitif effacé au profit d’une nouvelle organisation urbaine. L’incendie affecte donc un quartier entier. En outre, un boulet de pierre retrouvé dans le remblai autorise à imaginer un pilonnage des lieux.

• Un grand bâtiment à cour centrale

La rupture stratigraphique et parcellaire avec les niveaux postérieurs est totale : lorsqu’on réinvestit la place, c’est sans tenir aucun compte ni de la trame parcellaire, ni même des espaces publics. Sur toute la partie nord de l’emprise sera installé un bâtiment carré à cour centrale, dont ont été mises au jour les fondations parfois très arasées. Il est cependant relativement bien documenté dans son état de la fin du XVIIe siècle par l’iconographie : une gravure conservée à la ville de Dinant en offre une représentation détaillée.

L’aile de façade, longeant la route, est flanquée au sud par une construction carrée, sur cave. La gravure du XVIIe siècle y représente une tour couronnée d’un clocheton. Elle marquerait le paysage urbain au droit de l’entrée principale. Un passage mène effectivement à cet endroit de la cour centrale à la rue, dégageant une perspective face à la rue du Pont-en-Île.

L’aile nord occupe l’espace de l’ancien diverticule qui menait à la Meuse. Ses murs gouttereaux prennent appui sur les murs de jardins qui longeaient la rue. Un très épais remblai rapporté surélève très sérieusement le niveau du sol. Un grand collecteur d’égout voûté de pierre assure le passage des eaux usées par dessous ce remblai, au niveau du caniveau qui assurait cette fonction dans la rue. Le pignon côté Meuse est installé à l’aplomb du mur de rempart, au-dessus de l’ancienne porte. Celle-ci est rebouchée en moellons calcaires, à l’exception de l’endroit du passage du collecteur.

On ne connaît de l’aile qui longe la Meuse que la reprise en profondeur du mur de rempart, sur laquelle s’appuie le mur gouttereau ouest. La largeur de cette aile est inconnue. D’après la gravure du XVIIe siècle, ses superstructures étaient à pans de bois, ce qui explique peut-être son mauvais état de conservation : les éventuels solins de pierre, peu épais et peu fondés, auront été détruits au gré des aménagements postérieurs.

C’est un constat semblable qui doit être posé pour l’aile sud, dont le seul élément identifiable, le mur gouttereau sud, reprend un mur de limite parcellaire antérieur. Une cave largement perturbée par les constructions postérieures appartient peut-être également à cette phase.

La cour centrale, rectangulaire, est pourvue d’un vaste puits circulaire en bel appareillage calcaire, voûté plus tardivement de briques. Le cuvelage réutilise de nombreux blocs provenant d’une église, comme en témoignent les nombreuses modénatures gothiques qui y ont été mises au jour. Le même phénomène s’observe au niveau de la maçonnerie du bouchage de la porte de ville, qui est strictement contemporaine.

La fonction du grand bâtiment en carré reste encore hypothétique. Hôtel des postes ? Bâtiment industriel en relation avec le moulin tout proche ? Hôtel privé ? Il sera maintenu en activité durant les siècles suivants.

• Epoque contemporaine

Le démantèlement du grand bâtiment à cour centrale semble progressif : au XIXe siècle, on n’y retrouve plus que l’aile en façade, connue alors comme propriété de Madame Veuve Michaux. Un document photographique exceptionnel, antérieur à 1875 et conservé par le Centre Culturel de Dinant, nous permet d’avoir une idée du gabarit relativement bas de cette aile.

Le dégagement arrière de ce bâtiment est aménagé par de grandes structures excavées géométriques, traces négatives d’une installation dont la fonction et les modalités n’ont pu être restituées : ce sont des tranchées, larges de plus d’1,20 m, qui dessinent deux rectangles (environ 9 x 14 m) placés côte à côte.

Après démolition et reconstruction totale, la dernière aile du bâtiment en carré deviendra en 1873-1874 le noyau des « Thermes dinantais ». Cet établissement de bains développera progressivement son emprise jusqu’au bord de Meuse. On peut suivre cette évolution dans les croquis d’arpentage conservés au cadastre. C’est d’abord, simultanément à la reconstruction de l’aile en façade, l’ajout d’un bâtiment perpendiculaire étroit. C’est ensuite un épaississement conséquent de ce bâtiment. C’est enfin, lors de à son rachat en 1897 par une société anglaise pour en faire l’hôtel Kursaal, l’ajout d’une vaste salle (de jeux ?) isolée dans les jardins, côté nord. Cette construction fera la part belle à la fonte et au verre, matériaux très souvent associés dans des ouvrages touchant à la villégiature, au commerce ou aux jeux (galerie Léopold II de Spa en 1878, Kursaal de Namur, construit en 1878 et détruit en 1912 par exemple).

En 1903, les biens sont ensuite convertis en couvent ; la grande salle des jeux devient la chapelle d’une maison accueillant des pères Oblats, qui donnèrent jusqu’aujourd’hui leur nom aux lieux. C’est la seconde guerre mondiale qui ensuite sonne le glas du couvent, qui passe alors de propriétaire en propriétaire, jusqu’à ce que la ville de Dinant en échoie et y installe, de 1950 à 1987, une école technique dans laquelle on enseignait notamment … la dinanderie.




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