AVENUE CHURCHILL (fouillé en 2007 et 2009 par Marie Verbeek)



D’après VERBEEK (M.), DANESE (V.), « Dinant/Dinant : opération préventive le long de la Meuse, dans le centre ancien de la ville, avenue Churchill », Chronique de l'archéologie Wallonne, 16, 2009, p. 225-226


Dinant/Dinant : Opération préventive le long de la Meuse, dans le centre ancien de la ville, avenue Churchill.

Vue générale de la fouille. (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
En plein cœur de Dinant, les travaux d’agrandissement de la maison de retraite « Le Churchill », entrepris en 2007, nécessitèrent une intervention archéologique que le Service de l’Archéologie du Ministère de la Région Wallonne a confié au Service de Jeunesse Archéolo-J, en collaboration avec le Centre Culturel Régional de Dinant, la Ville de Dinant et l’ASBL Tremplin de cette même ville.

La parcelle (Dinant 1e div., Section G, 1ère feuille, 343n ; coord. Lambert : X = 18804 km, Y = 105447 km) se trouve le long de la Meuse, au sud du croisement de l’avenue Churchill et de la rue du Palais de Justice. Les terrassements prévus pour la construction du bâtiment ont permis de mettre au jour une surface de 300 m², sur une profondeur limitée par les travaux de construction.

Les délais de fouilles extrêmement courts (du 23 avril au 21 mai 2007) ont orienté l’intervention afin de répondre à trois questions principales : Quelle est la chronologie générale de l’occupation humaine du quartier ? Y trouve t on une occupation romaine ou du Haut Moyen Age et de quelle nature ? Comment est implanté et se développe le système défensif de la ville le long de la Meuse ? A ces problématiques principales sont venues s’ajouter les questions de la destruction de la ville au XVe siècle et celle du développement de la dinanderie au Moyen Age. En l’absence de toute mise en ordre de la documentation et de toute étude post-fouille, du fait des priorités préventives de la province, les résultats exposés ci-après sont plus que partiels et la chronologie relative et absolue des structures ne repose que sur de premières observations de terrain.

Les fouilles de l’avenue Churchill viennent apporter de nouveaux éléments à la discussion des origines de la cité : l’époque romaine n’est représentée que par quelques éléments matériels retrouvés en position résiduelle mais une longue fosse, largement recoupée par les structures postérieures, mise au jour dans la partie la plus orientale de l’emprise de fouille a livré du matériel daté par S. de Longueville (Centre de recherches en archéologie nationale de l’Université catholique de Louvain), en premier examen de la seconde moitié du VIIe siècle. Le sol associé à cette occupation n’a pas été retrouvé et aucun indice ne laisse présager de son altitude. Aucune autre structure de la même époque n’a été épargnée par les constructions et creusements postérieurs. L’occupation est donc difficile à caractériser. Il est possible que les structures d’habitat et d’artisanat se concentrent plus haut dans la plaine alluviale. Dans ce cas, nous aurions alors ici affaire à des structures périphériques ou secondaires, le long des berges de Meuse, en contrebas de ce que la tradition historiographique localise comme étant le castrum de Dinant, un des noyaux originels de la ville.

Le XIe siècle marque le départ d’une organisation urbaine mieux définie, dont les bases sont sans doute héritées des siècles antérieurs. A cette époque sont déjà établis les principaux éléments constitutifs de la ville : églises, marché, rues, rempart. Dans l’emprise de fouilles, un premier mur d’enceinte semble dater de cette époque. A l’abri de cette enceinte, plusieurs aménagements de fond de parcelles : horizon de surface humifère, trous de pieux sans organisation visible, structures de combustion. Les habitats contemporains de ces structures sont vraisemblablement à trouver à front de la rue principale, soit largement à l’est de l’emprise de la fouille.

L’urbanisation se développe ensuite dans un cadre progressivement élargi vers la Meuse par un second rempart. Dans l’espace ainsi créé, la trame parcellaire s’organise autour de deux rues perpendiculaires, l’une longeant la Meuse et l’autre y menant. D’épais murs parcellaires déterminent une série de grandes parcelles. A nouveau, les habitats échappent à notre emprise. En fond de parcelle, l’artisanat se développe : fours enterrés, base de moule et grandes fosses emplies de fragments de moules témoignent de la présence d’un important atelier de travail d’un alliage cuivreux (probablement du laiton).

Vers le début du XVe siècle, du fait de la pression immobilière, les grandes parcelles médiévales sont divisées longitudinalement en longues lanières. Jardins (ou ateliers) et maisons de fond de parcelle s’y alternent. Les maisons sont en bois et torchis sur solins de pierre. Un incendie (correspondant peut-être au sac de la ville en 1466) règle ensuite le sort du quartier. Une épaisse couche de déblais scelle cette occupation. Le retrait de l’occupation est alors tel que même les limites parcellaires seront oubliées lors de la reconstruction du quartier. La trame urbaine est alors complètement retravaillée, tout en maintenant le réseau voyer en activité. Les parcelles sont légèrement agrandies, et sont entièrement occupée par des constructions ou courettes.

C’est sans doute aux environs du XVIIIe siècle que l’ensemble du quartier est transformé en jardin d’agrément à destination d’une importante maison située à l’est de l’emprise de fouille. Au XIXe siècle, la construction du palais de Justice tout proche exige le percement de l’actuelle rue du Palais. Les anciennes routes sont alors remblayées et le jardin s’étend pour occuper tout l’espace jusqu’au boulevard. Il y était encore jusqu’aux travaux d’avril.



D’après VERBEEK (M.), SIEBRAND (M.), « Deuxième phase de l’intervention archéologique préalable aux travaux de la résidence Churchill, avenue Churchill à Dinant : origines de la ville, parcellaire médiéval, artisanat », Archaeologia Mediaevalis, 2010, 33, p. 153-157.


Deuxième phase de l’intervention archéologique préalable aux travaux de la résidence Churchill, avenue Churchill à Dinant : origines de la ville, parcellaire médiéval, artisanat

Vue générale de la fouille. (Marie Verbeek ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Les travaux entrepris en 2007 pour rénover et agrandir la résidence Churchill (maison de repos située avenue Churchill, au centre de Dinant, le long de la Meuse) sont entrés dans une seconde phase d’exécution, comprenant la démolition et reconstruction d’une aile du bâtiment, datée de la seconde moitié du XXe siècle. Préalablement aux travaux, le Service de l’archéologie du SPW – province de Namur - a pu réaliser une fouille préventive d’un mois en septembre 2009.

Cette intervention, menée directement à côté de celle de 2007 (voir page précédente) avait pour objectif de compléter les résultats que cette première fouille avait engrangés. Malheureusement, du fait des contraintes imposées par la construction, la profondeur à ne pas dépasser est restée limitée et certaines phases d’occupation n’ont pu être approchées que très ponctuellement. Ces niveaux non fouillés ne feront pas l’objet d’une destruction par les travaux.

L’étude de l’occupation primitive de la ville a particulièrement pâti de cette contrainte méthodologique : seule une portion congrue de l’emprise de fouilles a pu être fouillée jusqu’au sol en place. Ce n’est qu’à l’extrême ouest de la zone observée que les niveaux anciens, situés au sommet de la pente des berges de Meuse, étaient accessibles à la fouille et moins perturbés par les constructions récentes.

Les vestiges les plus anciens mis au jour remontent à l’époque romaine : du matériel céramique en position résiduelle témoigne d’une activité à l’époque gallo-romaine en dehors de l’emprise de fouilles. L’îlot fouillé serait donc en dehors de la zone habitée de la petite agglomération gallo-romaine.

Au début du Haut Moyen Age en revanche, l’occupation semble moins ténue : une mince couche de remblai (de destruction ?) percée de poteaux et un empierrement attestent d’une influence humaine plus prégnante (habitat ?). Ces niveaux ont livré du matériel céramique daté, en premier examen très rapide, des VIIe et VIIIe siècles par Sylvie de Longueville (Centre de Recherches en Archéologie Nationale de l’UCL et Service Public de Wallonie). Aucun plan de bâtiment ne peut être extrapolé sur base des poteaux mis au jour, du fait de la congruité de l’espace exploré. Cependant, la présence même de ces vestiges est hautement intéressante dans le dessin de la ville de Dinant à travers les époques : l’archéologie fournit un premier point – après les cimetières repérés fortuitement en 1922 – permettant de localiser l’habitat sur l’étroite plaine alluviale. Si ce point seul est trop isolé pour qualifier et quantifier l’occupation, c’est en lui confrontant données historiques et hypothèses de travail qu’il permettra d’avancer dans notre connaissance de la naissance du bourg : plusieurs noyaux, centrés sur autant de pôles économiques, politiques ou religieux, et dont l’origine serait peut-être romaine pour certains, se développeraient au Haut Moyen-âge, et cristalliseraient ensuite pour former la ville médiévale ?

Ces niveaux sont scellés par un épais remblai noirâtre, très humifère, épais de plus de 30 cm, daté du VIIIe au XIe siècle, qui recouvre également un alignement de gros blocs de pierres, dont la relation stratigraphique avec le niveau mérovingien n’est malheureusement pas claire.

Ce remblai pourrait illustrer une période de retrait ou indiquer l’affectation des lieux en zone de jardins ou cultures. Le hiatus chronologique constaté au niveau du matériel archéologique récolté pour ce niveau (époque carolingienne absente) pourrait signifier soit que l’occupation à cette époque se retranche ailleurs, soit que le sous-sol n’en a pas enregistré la trace à l’emplacement des étroites zones explorées.

Par dessus cette couche épaisse, plusieurs trous de poteaux et piquets, une structure rubéfiée liée à la dinanderie (four ? base de moule ?) et un muret de pierre (muret de jardin ?) attestent d’une occupation du secteur à cette époque. Il est très difficile de resituer un plan des constructions sur base de ces trous de poteaux : ils ne sont pas tous contemporains et n’ont à nouveau été repérés que sur une surface réduite. L’existence d’une activité artisanale liée au laiton antérieure au 13e siècle ne fait plus aucun doute. Les témoins matériels de cette activité sont légions (creusets, fragments métalliques, terre rubéfiée …).
La rue principale dont dépendent ces occupations est peut-être à trouver plus haut dans la plaine alluviale, à l’emplacement de l’actuelle rue Grande, où s’alignerait l’habitat principal.

Les récentes recherches archéologiques menées à l’avenue Churchill, à la rue du Râteau (voir page précédente) et au parking des Oblats (voir page précédente) confirment archéologiquement que le XIIIe siècle marque un tournant décisif dans l’organisation générale de la ville de Dinant. A cette époque, correspondant peut-être à la mise en place d’une cour scabinale à Dinant, un rempart du type des enceintes dites « de réunion » se met progressivement en place autour des différents pôles de la ville, et l’organisation urbaine est repensée et programmée. Le parcellaire est fixé le long de rues dont le tracé est rendu définitif.

Les premières fouilles menées en 2007 à l’avenue Churchill avaient par ailleurs mis en évidence que ce quartier était défendu déjà avant le XIIIe siècle par une enceinte maçonnée. Mais le nouveau rempart s’érigera largement en avancée sur la Meuse, dégageant un nouvel espace de circulation, ancêtre de la Rue Sous-Meuse, qui longe donc celle-ci, intra-muros.

Les informations de la campagne de fouille de 2009 vont dans le même sens, à cette réserve près que le rempart en lui-même et les niveaux conjoints n’ont pu être atteints et que, de ce fait, la datation de l’installation du rempart et de la mise en place de l’urbanisation n’a pu être précisée. En revanche, une nouvelle rue a été mise au jour. Orientée Est-Ouest, elle assure un passage entre la rue Sous-Meuse (dégagée sur une nouvelle portion de son tracé) et l’actuelle rue Grande. C’est une rue large, dont le revêtement est formé de couches de gravier damé, auxquelles succèdent pour les derniers états de beaux pavés. Elle ne sera abandonnée que progressivement durant le XIXe et le XXe siècle, par récupération de segments successifs de son tracé par les riverains. Elle apparaît sur le plan du cadastre primitif de Dinant en tant que « rue des Staux des Veaux » (rue des Etables des Veaux).

Mitrailleuse découverte dans les remblais lors du terrassement (Marie Verbeek © Service public de Wallonie – D. Pat).
Le nouveau parcellaire se met en place autour de ces éléments structurants, rues et rempart. Les maisons peuvent désormais s’établir à front de la rue Sous-Meuse. Deux de ces maisons ont été mises au jour lors de cette campagne. Ce sont des maisons oblongues, longeant la rue des Staux des Veaux. Leur largeur n’est pas connue. Elles sont longues de 13 m pour l’une (au nord) et plus de 19 m pour l’autre. On ignore tout de la disposition intérieure des pièces ni de la fonction de celles-ci. Une seule exception : la maison sud est visiblement une maison d’artisan : l’arrière de la maison semble utilisé comme atelier de dinanderie, comme en témoigne un petit four circulaire creusé dans le sol et les nombreuses recharges de ce sol en terre battue. Il est en revanche très difficile de déterminer l’organisation de cet atelier, de savoir s’il était couvert ou pas et – en attente des études stratigraphiques et céramologiques à venir – d’en préciser la chronologie.

On peut en tous cas confirmer la présence d’artisans liés au travail de la dinanderie dans le centre de Dinant au Moyen Age. Comme l’avaient déjà montré les fouilles de 2007 et celles de la rue du Râteau en 2006, la pratique de la dinanderie n’est donc pas cantonnée à l’île sur la Meuse au sud de la ville.

A l’arrière des maisons se développent les jardins, où se succèdent des terres très humifères, compactes, noirâtres et homogènes. De petits murets de retenue et de clôture viennent en outre compléter le dispositif dans un cas au moins.

Les deux maisons mises au jour subissent une évolution qui semble similaire de part et d’autre de la rue des Staux des Veaux. Cette évolution va dans le sens de la pression immobilière : les parcelles sont divisées en deux dans le sens de la longueur. La grande maison médiévale originale est remplacée par un édifice occupant l’avant de la parcelle et libérant l’arrière pour des cours ou constructions annexes. Des agrandissements successifs vers l’arrière viennent ensuite augmenter la surface utile.

Plusieurs indices d’une continuité dans la production de dinanderie dans ces maisons se sont fait jour lors de la fouille pour cette époque également (plusieurs centaines de kilogrammes de restes de moules de chaudrons, des zones excavées sableuses, de grandes quantités de creusets en terre réfractaire, etc.). A ce stade de l’étude, il reste à nouveau à déterminer les modalités de l’organisation des ateliers et leur chronologie tant relative qu’absolue.

Lors des fouilles de 2007 ont été mis au jour plusieurs indices indiquant que le quartier avait subi bien des avanies dans le courant du XVe siècle. L’incendie de plusieurs structures et surtout la modification radicale du tracé parcellaire attestaient d’une destruction affectant plus d’un bâtiment. Cette destruction avait alors été identifiée comme pouvant relever du sac de la ville, fait des troupes bourguignonnes en 1466.

Un phénomène semblable a été observé dans l’emprise des fouilles de 2009. Un épais remblai résultant manifestement d’un incendie (torchis brûlé, ardoises éclatées, terre rubéfiée) scelle les occupations antérieures.

Le redressement après incendie sera réalisé diversement en fonction des endroits. Les cartes de Deventer (c. 1560) et de Ferraris (c. 1770) se font l’écho du peu de transformations d’importances consenties au niveau de l’organisation du quartier après 1466.

Au Nord de la rue des Steaux des Veaux, quelques maisons sont rebâties (une cave est notamment recreusée) suivant un parcellaire proche mais pas identique au parcellaire antérieur. Le même phénomène avait été observé dans l’emprise de 2007. Les remblais de l’abandon de la petite cave sont datés de la fin du XVIIe siècle – début XVIIIe siècle, mais un édifice au bord de la Rue Sous-Meuse apparaît encore sur la carte levée par le comte de Ferraris à la fin du XVIIIe siècle. Après cette date, le quartier situé entre la rue sous-Meuse, la rue Grande et la rue des Steaux des Veaux voit son sort lié à celui des maisons situées à front de l’ancêtre de la rue Grande. Une seule grande maison (hôtel de maître ?) semble s’y développer alors, annexant les terrains descendant jusqu’à la Meuse pour en faire des jardins. Le parcellaire primitif nous signale qu’en 1830, un grand jardin unique occupe tout l’espace jusqu’à la rue sous-Meuse.

Au sud de la rue des Steaux des Veaux, c’est en limite est d’emprise qu’est érigé un bâtiment lié à un parcellaire ayant peut-être front sur la rue du Collège.

A partir de 1857, au départ d’une petite parcelle et par rachats successifs, toute la zone va être reconquise et arriver à ne former plus qu’une seule propriété bâtie progressivement. Même les espaces publics des deux rues y seront progressivement englobés : la rue Sous-Meuse, rendue inutile par la construction du boulevard actuel, est annexée, de même que les petites maisons construites sur le rempart. La rue des Steaux des Veaux est progressivement bâtie. Cette propriété, dont on sait qu’elle appartient au XXe siècle à une congrégation de religieuses (Religieuses de l’Immaculée Conception), occupera jusqu’à nos jours toute la moitié ouest de l’îlot urbain déterminé par le boulevard actuel, les rue du Palais et du Collège. Cette congrégation est à la base de la fondation de l’hospice qui occupe encore cet espace actuellement.

Le bâtiment principal du couvent, à front de Meuse, construit vers 1836 (daté par grafitti) – 1837 (inscription au cadastre), fut le théâtre d’épisodes épiques durant la seconde guerre mondiale. Il est en effet à ce moment le siège de la Feldgendarmerie (police militaire qui joue également le rôle de police dans les territoires occupés), qui y consigne les prisonniers (résistants ou simples contrevenants) avant interrogatoire, transfert ou relaxe. Témoins de cet épisode, d’innombrables graffitis ornent encore les murs de l’un des deux cachots où étaient consignés les prisonniers ravitaillés, selon la tradition, par les religieuses. Par ailleurs, lors des premiers terrassements de l’opération archéologique a été mise au jour en surface, à hauteur d’un petit abri (de jardin ?), une mitrailleuse datée de la première guerre mondiale, mais peut-être encore utilisée lors de la seconde.




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