PORTE CHEVALIER (fouillé en 1994-1995 par Jean Plumier)

D’après : PLUMIER (J.), BERCKMANS (O.), « Dinant, Bouvignes, Un tronçon d’enceinte médiévale », dans CORBIAU (M.-H.), coord., Le patrimoine archéologique de Wallonie, Namur, Ministère de la Région wallonne - Division du Patrimoine, 1997, p. 514-516.


DINANT: un tronçon d'enceinte médiévale à Bouvignes

La porte Chevalier à Bouvignes (Jean Plumier ©Service public de Wallonie – D. Pat).
La porte Chevalier à Bouvignes (Jean Plumier ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Ancienne ville-frontière du comté de Namur, véritable verrou sur la Meuse face à Dinant alors liégeoise et à la France, Bouvignes, qui reçut en 1213 les mêmes franchises que celles de Namur, s'est développée entre falaise et fleuve, sous la protection d'un château comtal attesté dès le XIIe siècle et de la forteresse de Crèvecœur commencée vers 1320. Apparemment créée de toutes pièces près d'un établissement d'origine romaine et qui commandait un gué de la Meuse, la ville reçu un plan régulier que d'aucuns ont comparé à une échelle: deux rues principales parallèles au fleuve et reliées à angles droits par une quinzaine de venelles.
Aucun document d'époque n'attribue de façon formelle une enceinte à la ville avant le XIVe siècle. On peut seulement imaginer que la reconnaissance de Bouvignes comme seconde ville du comté en 1213 ait été accompagnée d'une mise en défense de l'agglomération, de façon peut-être élémentaire.
L’enceinte mentionnée aux XIVe et XVe siècles nous apparaît avec assez de précision sur le plus ancien plan connu de Bouvignes, celui qu'a dressé Jacques de Deventer peu de temps avant le sac de la ville par les Français en 1554. Elle s'y développe entre les actuelles rues de Meez et Barbier. Une importante extension, construite entre 1510 et les environs de 1530, enferme le faubourg Nord, dit de "Connart". A cette époque, les anciens remparts sont réparés et adaptés à l'artillerie. Ruinées en 1554, les fortifications de Bouvignes seront encore restaurées, notamment avec l'aide financière de Charles-Quint puis de Philippe II.

• Les fouilles préventives

A l'occasion d'une rénovation du quartier compris entre les rues Genard et Barbier, c'est-à-dire à l'emplacement de l'ancien front Nord de l'enceinte avant l'extension du XVIe siècle, des travaux de dégagement et une campagne de fouilles du Service des Fouilles ont mis au jour d'importants vestiges de fortifications. Grâce aux archives et au plan de Deventer, l'organisation de ce front, encore en fonction au XVIe siècle, était déjà en grande partie connue.
La muraille, tout en maçonnerie de calcaire et défendue par un large fossé, était ponctuée par: une porte, dite "Chevalier", qui, accolée au rocher de Crèvecœur, commandait la rue principale du haut de la ville (rue Richier); une tour médiane appelée "Gossuin" ou "de Valeur"; une porte ouvrant sur la rue d’en-bas (rue Fétis) et enfin, tout près de celle-ci, une tour d'angle dite "Rennart".
Plusieurs questions évoquées ci-dessus par les historiens ont trouvé réponse, parfois partielle, dans la fouille préventive qui eut lieu entre juillet 1994 et fin 1995. La description qui suit envisagera les restes de presque tous ces ouvrages, ainsi que les traces d’habitat et d’artisanat installés contre le rempart.

• Le noyau primitif du rempart

A l’origine de la fortification, correspond un mur médiéval caractérisé par un appareil « cyclopéen ». De gros blocs polygonaux en calcaire sont englobés dans une maçonnerie assez rudimentaire de 0,80 m de large. Dans la partie haute du chantier, sous Crèvecœur, ce mur est précédé d’un fossé taillé dans l’argile et le gravier. La base du mur épouse le relief naturel du sol en place, en forte pente vers la Meuse. A cette phase bien cernée dans la partie occidentale, il serait tentant de rattacher le cœur du tronçon oriental ainsi que la première phase d’habitat ou d’activité métallurgique intra muros, contre l’enceinte. Les éléments de datation étant très rares dans ces niveaux et la stratigraphie relativement perturbée par les creusements plus récents, il reste difficile d’établir avec certitude un lien direct entre tous ces éléments, dans le courant du XIIIe siècle.

• Porte, tour et rempart

Simple percée de 3 m de large dans une section du rempart, l'entrée était flanquée côté Meuse par un gros ouvrage en fer-à-cheval qu'on devrait pouvoir identifier au "Pied-de-Cheval" ou "Patz du Chevalier" associés à la porte dès 1505. Un morceau de rempart appuyé contre le rocher de Crèvecœur présente encore presque toute sa hauteur originelle, c'est-à-dire environ 8 m au-dessus du sol, pour une épaisseur d'environ 2 m. Construit en bel appareil de pierre de taille à l'extérieur, en petits moellons plats et assisés côté ville, il conserve une grande partie du parapet en encorbellement d’un chemin de ronde et les vestiges du côté droit de la porte de ville: montant, départ d'arc, battée intérieure et témoins d'une voûte sur le (court) passage.
Le fer-à-cheval, arasé au niveau de la rue, fut totalement dégagé. Ses murs épais de 2,50 m s'élèvent encore à plus de 4,50 m depuis le fond de l'ancien fossé. Sa largeur totale atteint 10 m. Son flanc vers la Meuse s'allonge sur plus de 15 m et présente ici un appareil de pierre de taille impeccable, encore couronné partiellement d'un cordon biseauté, témoin d'un retrait du niveau supérieur disparu. Aucune fente de tir n'apparaît dans ces substructions.
La tour Gossuin est un ouvrage semi-circulaire fermé qui a été arasé au niveau du sol actuel. Le reste de son élévation fut dégagé sur une hauteur de 3,70 m. L'appareillage extérieur en pierre de taille est soigné. Sa base présente un fruit important, sur 1,60 m de haut. L'intérieur adopte un tracé curieux, indépendant de l'extérieur: en tête d'obus. La tour accuse une saillie de 6 m sur le rempart.
Le rempart, arasé lui aussi, laisse apparaître un double épaississement du noyau primitif, portant sa largeur de 1,50 m à 2,40 m puis 3 m. Le mur pignon d'une maison voisine conserve encore un tronçon de celui-ci, sur 4 m d’élévation.

• L’activité artisanale dans l’habitat intra muros

Sole de four et grands creusets (Guy Focant ©Service public de Wallonie – D. Pat).
Parallèlement à l'évolution du système défensif et aux reparementages du rempart, trois grandes phases, parmi les très nombreuses définies sur le terrain, peuvent être distinguées dans l’évolution de l’atelier de fondeur découvert au sud du rempart, intra murosÒ.
La première, installée sur les remblais romains nivelés, consiste en une construction en moellons calcaires, liés au mortier jaune, sur une fondation de gros blocs « cyclopéens ». Un sol en terre battue présente des traces de foyers et, déjà, d’un four à destination métallurgique (bronze/laiton). Quelques tessons datables du XIIIe - début XIVe siècle ont été recueillis sur ce sol d’habitat et dans le remblai du four. Une citerne voûtée, enterrée contre le mur Nord de cette pièce, a été recoupée par l’épaississement interne ultérieur du rempart.

Fours de fusion et d’élaboration d’alliage (Jean Plumier ©Service public de Wallonie – D. Pat).


Après une surélévation de 0,30 m environ, par apport de remblais, un second sol correspond à de petites pièces cloisonnées, réutilisant partiellement les murs extérieurs. Deux fours au moins sont installés lors de cette occupation, dont un avec creuset.
Sur un remblai de 0,60 m, apparait alors un troisième niveau de circulation en rapport avec une batterie de fours à vocation métallurgique. Au moins six fours en forme de « trou de serrure » et aux parois en brique réfractaire caractérisent cette activité dont les rebuts ont été récoltés en très grande quantité: scories de bronze et de fer, fragments de creusets et de moules, parois vitrifiées, briques réfractaires,...

Four de fusion et d’élaboration d’alliage (Jean Plumier ©Service public de Wallonie – D. Pat)..
Dans les derniers niveaux d’occupation et dans le remblai de ces fours, le matériel archéologique est homogène et attribuable à la fin du XVe siècle.Cet exceptionnel ensemble peut surprendre par son emplacement, tout contre le rempart. Son évolution a suivi celle du rempart, de nouveaux sols étant aménagés lors de chaque remaniement (ou épaississement) de celui-ci. Toujours est-il que cette activité semble s’arrêter là au début du XVIe siècle. Peut-être pourrait-on rapprocher ce constat de la campagne de travaux entrepris sur l’extension septentrionale du rempart dès 1510...

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